Pompe funèbre
vendredi 27 mars 2009 à 18 h 57 - Billets éparpillés - Lien permanent
Les tambours sont voilés de noir, les miroirs sont tendus de crêpe sombre, je m’agenouille devant la dépouille immobile de ma compagne de vie. Ses yeux sont clos. Elle semble dormir, la tête posée sagement. Mes gestes sont hésitants, je ne sais comment maîtriser l’émotion qui m’étreint lorsque je jette sur elle le sombre linceul qui l’accompagnera dans l’au-delà. Je m’étais attachée à elle, la fréquentant depuis quelques temps. J’avais appris à reconnaître ses passages discrets à côté de moi, ses petits pas menus faisaient un bruit imperceptible. Elle était humble, dans sa chasuble grise, n’osant se montrer pour ne pas me déranger. Mon frère avait fait, une nuit, sa connaissance, pendant mon séjour à Paris : alangui dans les bras de Morphée, il avait senti son regard plein d’amour posé sur lui. En ouvrant les yeux, il découvrit cet être de chair qui le dévisageait. Quelle surprise ressentit-elle en comprenant que je n’étais pas là ? Crût-elle que je l’avais abandonnée ? A-t-elle pensé être la cause de mon départ ? Dans quelles affres de culpabilité, de remords, de jalousie a-t-elle plongé pendant mon voyage parisien ? A mon retour, elle ne s’est pas montrée pendant plusieurs jours. Sans doute voulait-elle me faire payer mon infidélité. Me pardonnera-t-elle ? Et puis, cette semaine, j’ai compris qu’elle était revenue, comme avant, très vivante et joueuse, toujours à l’affût d’un tour. Je me suis dit qu’il était temps que je lui montre mon attachement en lui proposant un jeu de patience : une jolie plaque de bois clair avec un ressort et des tiges en cuivre au travers desquels elle devait se faufiler sans les effleurer. J’avais confiance en son habileté et lui avais même proposé, certain qu’elle mènerait à terme ce casse-tête, sa future récompense, une petite gourmandise devant laquelle elle ne savait pas résister : un beau morceau de vieux comté.
Hélas, l’irréparable s’est produit dans la nuit. Que s’est-il passé ? Je la croyais habile, souple, futée bref doté des meilleures capacités pour vaincre la difficulté et triompher à la face de son admirateur secret. Hélas, trois fois hélas, un sort funeste s’est acharné sur elle. La mort n’a pas voulu lui permettre de goûter les délices de l’ambroisie fromagère que lui promettait sa victoire et le vif couperet luisant s’est abattu sur sa nuque tendre. Elle est morte seule.
Pourtant, je n’arrive pas à m’en vouloir… Je pense que bientôt viendra le temps du deuil, du chagrin puis de la reconstruction. J’ai décidé d’honorer sa mémoire en autorisant l’installation de cénotaphes vides aux endroits qu’elle fréquentait afin que sa famille puisse venir se recueillir dans un dernier souffle collectif. Le 8 avril, ces lieux de mémoires (on m’a dit que cela s’appelait des « pièges », un nom bien curieux pour l’évocation des Mânes d’une chère disparue) seront en place. Je sais que plusieurs membres de sa parentèle se sont manifestés récemment dans mon immeuble : le jour dit, j’organiserai donc une cérémonie pour transformer tous les appartements de l’immeuble en un grand parc d’attraction pour les souris. Elles vont s’amuser joyeusement à éviter les pièges. Enfin, pas trop, je l’espère.
Elle s’appelait Grisette.
Requiescat in pace.

Post scriptum : vous n’imaginez même pas le malaise que j’ai ressenti ce matin en découvrant cette saloperie dans la tapette et le dégoût qui m’a saisi ce soir lorsqu’il a fallu jeter la tapette et la mus musculus. Vivement qu’ils viennent poser des pièges… Si vous voulez en savoir plus sur les muridés…

Commentaires
Quelle horreur ! Tuer une petite souris.
Tu as récupéré le fromage ? Si ça trouve, elle n’y avait pas touché.
Aux Dieux Manes! DM, comme l’écrivaient les anciens sur leur pierre tombale. Il semble qu’aujourd’hui, cela veuille plutôt dire: Dead Mouse!
Bon, je suis prévenu: je me méfierai si un jour tu me proposes du fromage!
Une tapette ! Tout de suite, les mots qui blessent !
Assassin !!!
Olivier et Arty > si j’avais su que quelqu’un voulait l’adopter, je me serais contenté de la capturer… un voyage à Paris lui aurait sûrement fait plaisir ! La prochaine, je la réserve pour qui ?