Belleville, Ménilmontant, Bercy, Vaugirard, Grenelle, Auteuil, Passy, les Batignolles, Montmartre, etc., des noms qui chantent avec la voix de Piaf, Fréhel, Chevalier, avec la gouaille de Mistinguett, d’Arletty. Me voilà en train de déambuler la rue de Crimée avec mes amis Olivier et Jean-Michel sous le ciel gris (habituel) de Paris. Un vent coulis me saisit malgré les nombreuses couches de vêtements dont j’ai pris la précaution de m’équiper avant de franchir les limites des terres du Nord, vous savez, juste après la colline de Fourvière, dans les froidures boréales des pays d’au dessus de la Loire…

Le temple de la Sybille nous toise de sa colline alors que nous nous engouffrons dans la grotte de la cascade avec l’espoir d’un grand bonheur : tout le monde sait que marcher dans une grotte (du pied gauche) porte bonheur.

Je n’aime pas l’hiver, les arbres n’ont pas de feuilles, l’herbe n’est pas encore de ce vert éclatant qui marque le retour de la vie. De ci, de là, cahin caha, va chemine va trottine, le picotin te récompensera (allez voir du côté de Colette Renard pour cette récompense de picotin) enfin non, pas de picotin pour moi depuis plusieurs jours, seulement des jonquilles éclatantes d’or offertes aux regards énamourés des impatients des beaux jours. Le canal de l’Ourcq annonce la Seine, entre deux rangées d’immeubles sans grâce particulière. La rotonde de la Villette de Ledoux semble trembler à chaque passage du métro aérien. Le temps n’est plus où les marchands franchissaient son seuil pour acquitter les taxes au fermier général… Nous descendons le canal, des ponts s’arquent au dessus de l’eau foncée. Sur la droite, entre deux arbres, le fantôme de l’hôtel du Nord. Je tends l’oreille : Arletty ne lance pas son « atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère » et seuls les bruits des voitures animent le lieu. L’hôtel n’a jamais existé, c’est aujourd’hui un bar-restaurant. Il n’est qu’une image sans aucune vie, sans aucune âme, devant laquelle je passe. L’enduit gris sale me dit : oublie-moi. Nous poursuivons jusqu’à entrapercevoir la rameau d’olivier de la République triomphante. Il se fait tard, le froid s’abat sur la ville, les loups ne vont pas tarder à partir à la chasse dans les rues de Paris, nous décidons de rebrousser chemin en remontant la colline de Belleville.

La Chine à Belleville... La Chine à Belleville... La Chine à Belleville... La Chine à Belleville...

J’avoue que je ne connaissais pas ce quartier. Olivier me parle de l’importante communauté asiatique qui a colonisé presque toutes les boutiques de la portion basse en quelques années. Je pensais que le XIIIe arrondissement était le quartier de prédilection des immigrants d’extrême-orient… Que nenni, ils ont reconstitué une petite ville dans la ville rue de Belleville, bijouterie, coiffeur, parfumerie, boucherie, traiteur, boulangerie, pâtisserie, librairie, tous (ou presque) arborent des idéogrammes chinois sur les devantures. Entre les vitrines, les murs sont recouverts de petites annonces : que cherchent-ils ? Des logements, du travail, de l’aide ? Une pâtisserie met en avant d’énormes gâteaux couverts de crème : une indigestion gourmande pour moins de 20 €, ça ne vaut pas le coup de s’en passer, non ? Des prostituées attendent de réconforter leurs clients sur le trottoir,la foule s’agite, marche vite, les magasins se vident et se remplissent, les enseignes lumineuses repousseront bientôt la nuit dans les recoins sombres de allées d’immeubles sales. Des amas de fruits trop mûrs, de fruits aux noms inconnus s’offrent à ma curiosité. Des canards laqués pendent à des crochets dans la salle d’un restaurant. Le quartier s’agite, bruisse mais je n’entends rien : les conversations se tiennent dans les boutiques, discrètement. Des petits vieux aux visages ridés entrent et sortent. Soudain, sur le trottoir d’en face, une plaque commémore la naissance de la môme Piaf sur les marches d’un immeuble.

 

Née sur les marches d’un escalier… L’immeuble ne paraît pas avoir trop changé et j’imagine sans mal une femme accouchant dans le dénuement sur la pierre froide et sale, dans l’indifférence, seule. C’est sans doute là le trait principal d’une grande ville, la solitude. Je sais que je vais marcher dans les rues de Paris seul, comme un fantôme, parmi des fantômes, sans aucun contact. Ou presque, comme vous le verrez plus tard.