12 mars 1989… Mitterrand était réélu depuis un an. Deux années plus tôt, j’avaisi adhéré au Parti républicain au sein duquel je militais assez activement (en fait, comme dans tous les partis, militer pour un jeune c’est faire la claque dans les réunions publiques, coller des enveloppes ou des afficher et surtout ne pas réclamer une place sur une liste électorale) et le premier tour des municipales était arrivé. Mon grand-père, avec ses convictions de gauche, trouvait normal de ne plus m’adresser la parole depuis plusieurs mois, sans doute une preuve de l’atavisme maternel, mon arrière-grand mère ayant été une  fervente communiste (ravie à mon affection libérale alors que je n’avais que deux ans). Son silence faisait suite au qualificatif de « fouille-merde » dont il m’avait affublé quand j’avais annoncé entreprendre, en 1985, des recherches généalogiques. Mes parents étaient (et sont encore) clairement à droite et mes premiers votes allaient dans le même sens. J’étais le seul à militer toutefois et les discussions au cours du repas familial étaient souvent animées. A Villeurbanne, où j’habitais, Charles Hernu règnait en maître sur la ville depuis 1977 et je savais que la droite n’avait aucune chance de renverser le ministre de la défense. N’étant qu’une petite voix parmi des dizaine de milliers, je décidai de laisser cours à mes penchants racistes en glissant dans l’urne un bulletin du Front National, calculant que le second tour, et un vote plus traditionnel pour le RPR, annulerait tout, dans une espèce d’équilibre politiquement correct. Pourquoi ne pas avouer que j’avais des idées racistes ? Je n’en suis pas fier mais fallait-il vraiment que j’ai honte de moi ? En fait, j’avais cessé de côtoyer les étrangers en entrant en faculté de droit. Mes comparses d’école primaire, du collège et du lycée n’étant plus là, je vivais en vase clos, entre français. Et les années passèrent, et je tus mon vote et je mûris…

Aujourd’hui, ou plutôt le jour de la prestation de serment de Barack Obama, tout m’est revenu à l’esprit. En fait, au fil de ma vie, je me suis rendu compte que ces idées étaient le fruit d’une éducation et d’un racisme ordinaire lié à la peur de tout ce qui est étranger. Elles étaient, il me semble, la conséquence d’une méconnaissance et d’une erreur de perception essentielle : je ne voyais que l’origine et non l’homme lui-même. Il était si simple de repousser l’autre et de ne pas faire l’effort de comprendre sa différence.

Peu à peu, des expériences, des rencontres, des moments privilégiés m’ont fait découvrir toute la richesse de la différence et la bêtise de mon racisme ordinaire. La maturité est venue ainsi bousculer un état d’esprit finalement trop étriqué. Je crois que j’ai subi deux métamorphoses, l’une en quittant mes parents et l’autre en vivant ma foi. 

Beaucoup de choses ont changé en moi lorsque j’ai acquis mon indépendance en laissant le domicile de mes parents. La liberté que j’ai découverte en emménageant dans mon premier appartement a contribué à mon évolution personnelle parce que j’ai pu accomplir une grande partie de mes rêves ( et subir de bien lourds cauchemars, dans le mouvement de balancier habituel de toute vie humaine ). 

La seconde métamorphose est la conséquence ( une grâce ? ) de la re-découverte de ma foi et ma première communion, vers 30 ans. Même si j’ai suivi le catéchisme particulier d’un prêtre de la Fraternité Saint-Pierre (fraternité sacerdotale dépendant directement du Saint-Père par un motu proprio l’autorisant à célébrer la messe en latin), souvent vue, à tort, comme un nid de réactionnaires intégristes, j’ai confronté toute une vie de préjugés à un monde d’amour, de bienveillance, de fraternité et de responsabilité. Aussi simpliste que cela puisse paraître, j’acceptai l’idée que Dieu avait fait l’homme à son image et, partant, il m’était impossible de rejeter plus longtemps l’étranger sans renier ma propre identité chrétienne. Dieu a fait l’homme à son image mais il lui a aussi conféré le libre arbitre, le choix de faire le bien ou le mal. En comprenant cela, j’envisageais enfin la plénitude de l’humanité et ne pouvait qu’appeler frère celui qui n’était pas comme moi.

Pour autant, je ne suis pas tombé dans un angélisme aveugle face aux actes monstruosités commis par mes frères, je n’ai pas la force de les pardonner ( est-ce à moi de pardonner le mal fait par quelqu’un à autrui ? N’est-ce pas à la victime d’offrir, plutôt, son pardon rédempteur ? ). Or, en intégrant l’évidence de l’image divine, je ne pouvais que rejeter l’idée du racisme. Du racisme et de la peine de mort. Pendant longtemps, j’ai pensé que la peine capitale était l’ultime garantie de la société pour se protéger des atteintes portées contre ses membres. Pourtant, au cours de mes études de droit, l’un de mes professeurs de droit pénal avait disserté sur l’absence de corrélation entre l’existence de la peine de mort et le nombre de crimes : le caractère répulsif n’était pas corroboré par les statistiques. Las, j’oubliai vite ce point d’enseignement pour revendiquer la peine de mort. Pour tous les criminels, dans un premier temps, pour les criminels d’enfants et de personnes âgées dans un second temps. Puis j’ai changé d’avis. J’ai refusé la peine de mort, quel qu’en soit le motif. Dois-je tirer gloire et fierté de cela ? Non, tout comme je ne tirais aucune gloire ou fierté de mon racisme ou de mon acceptation de la peine ultime.

C’est avec un esprit serein que j’ai entendu, mardi dernier, les commentaires de Rama Yade au moment de la prestation de serment du nouveau président américain. Elle a souhaité qu’Obama soit le dernier noir, le dernier homme de couleur à entrer à la Maison-Blanche. Devant le regard ébahi du journaliste de TF1, elle a précisé qu’elle entendait, par ces mots, dire que, dorénavant, on ne devait plus mettre en avant la peau d’un homme pour commenter sa place dans la société mais bien ses compétences. Quelle limpidité pour lutter contre  le racisme ! Sans nul doute cette pensée avait déjà été exprimée par d’autres avant elle mais, ce jour là, je l’ai reçue comme une vérité indiscutable exprimant ce que je ressentais au tréfonds de mon âme depuis plusieurs années.

Dans un autre domaine, la révélation de son homosexualité par Roger Karoutchi, même faite pour couper l’herbe sous le pieds à Valérie Pécresse, son amie et néanmoins concurrente à la candidature pour la tête de liste UMP des prochaines régionales en Île-de-France, m’a laissé indifférent dans le sens où je trouve superflu de connaître les préférences sexuelles d’une personne pour déterminer son vote. En fait, pour déterminer son vote ou toute autre chose. No glory, no pride, no gay pride, contrairement à certaines revendications communautaires. J’accepte cet aspect comme un fait inhérent à la personne parce qu’il ne ne s’agit pas, en général, d’un choix mais d’un état naturel.  

Je n’aurais pas pu écrire ces mots il y a quelques mois, quelques années. J’ai l’impression que je devais franchir certaines étapes de ma vie en étant confronté à ma propre fin pour avoir la capacité d’énoncer ces idées.

L’élection d’Obama a officiellement mis fin à mon racisme, à tous mes racismes.

Finalement, la quarantaine, ce n’est pas mal du tout ;-)