En quelques heures, le soleil a enfin vaincu l'hiver qui accrochait, il n'y a guère, souvenez-vous des semaines dernières, son manteau de pluies grisâtres aux branches vertes de ma place. Bellecour est ma campagne, ses alignements de marronniers plus que centenaires sont les allées terribles d'une forêt dans laquelle mon âme court, erre, solitaire : entre les troncs balafrés par la ville assassine, mes pas, tantôt soulèvent la poussière rouge du sable stérile, tantôt amassent la fange lourde et sombre que la pluie fait naître au coeur de flaques immenses, d'étangs improbables où s'est noyée, si souvent ces jours passés, ma joie de vivre.

L'heure du coq a sonné depuis longtemps, lorsque, vers huit heures, j'ai dépassé le taillis de marronniers pour gagner le mail de pierre du midi. J'ai marché entre les deux haies de tilleuls argentés et soudain, le parfum des fleurs dorées a envahit l'air : au dessus de moi, les abeilles et les bourdons avaient commencé leur exploration des étamines méllifères, chaque arbre était une fontaine de saveurs suaves, insistantes, caressantes qui volaient dans un air encore épargné par les remugles de la circulation lyonnaise. Avez-vous déjà humé le parfum des fleurs de tilleuls dans un matin ensoleillé ?

Il est miel, il est doux, il est chaud. Avez-vous déjà humé le parfum des fleurs de marronniers dans un matin ensolleillé ? Avez-vous déjà pris un moment pour sentir une fleur en ville ? Ces  fleurs sont ma campagne.

Ma campagne a la terre noire comme l'asphalte, ma campagne a des montagnes verticales comme des façades d'immeubles, ma campagne a des rivages droits comme les bordures de pierre des bassins, ma campagne n'est qu'un souvenir de nature. La ville est tout, la campagne n'est plus rien. Pourtant, il suffit de quelques inspirations pour faire renaître des souvenirs de verdure. Place des Célestins, des magnolias, dans le jardin du Rosaire, des roses anciennes, sur le quais Saint-Antoine, de jeunes chèvrefeuilles engrillagés, Lyon se respire aussi. Lyon se vit parfumée et capiteuse si l'on prend la peine de s'arrêter quelques instants...