Une nouvelle journée chaude avait commencé sous un ciel un peu voilé ce matin lorsque je me suis assis à mon bureau et que j'ai ouvert les courriels du jour. Le site internet du cabinet m'informe qu'un message a été déposé « Merci à Fabrice XXXX de me contacter au : XXXXX ».

Je relis le numéro plusieurs fois et, dans un état un peu embrouillé, je décroche mon téléphone. A la voix qui répond, je dis « Bonjour, c'est Fabrice... » Je viens de retrouver Philippe, un copain d'école primaire, perdu de vue depuis 29 ans, à la suite de son déménagement dans le sud. Rapidement, nous faisons ressurgir des fantômes d'élèves. Je reste abasourdi lorsque je me rends compte que nous avons des points communs, et quels points communs ! Nous étions de proches copains et même si j'ai deux frères, son départ avait laissé un grand vide tandis que je rentrais chez les grands, au collège. Je perdais un ami, un frère. Un frère, en effet, parce que je me souviens de nos chamailleries, de nos bouderies mais aussi de notre complicité. Je suis obligé de couper la conversation, j'ai du mal à reprendre ma respiration, j'ai un poids délicieusement plaqué sur ma poitrine : près de trente années de ma vie viennent d'exploser en mille petites images que je tente de montrer à Philippe.

Ce soir, après l'entretien brillant du président Sarkozy, je le rappelle, comme nous en avions convenus tous les deux ce matin. Et là, nous ouvrons les vannes d'un flot interminable de paroles à la fois anodines et essentielles, anecdotiques et vitales. Nos destins, pendant ces presque trente années, ont été communs dans nos parcours et dans les villes que nous avons connues et fréquentées : Lyon, Montepellier, Sète, Bordeaux. J'apprends dans ses mots une part de ma vie que je ne connaissais pas. Je me découvre dans ses souvenirs, je me rends compte que j'ai existé à travers nos jeux et notre complicité.

Si seulement vous saviez le plaisir inéffable que j'ai éprouvé pendant les deux heures de notre conversation joyeuse, si seulement vous saviez combien je me rends compte qu'aucune vie n'est vaine, même la mienne, si seulement vous saviez combien les petits bonheurs sont aussi précieux que l'oxygène que nous respirons, si seulement vous saviez combien j'avais pensé à ces retrouvailles, si seulement vous saviez combien, pour moi, l'amitié est importante, malgré ma détestable tendance à laisser filer celles et ceux auxquels je tiens, par timidité, par folie, par bêtise. Si vous pensez que je suis votre ami, si je ne donne pas de nouvelles, ne croyez pas que je vous ai oubliés. Non, je n'oublie pas. Je m'éloigne simplement. Alors, rattrapez-moi, s'il vous plaît.

Aujourd'hui, j'ai vécu une très belle journée. Vraiment.

Une chanson me vient à l'esprit : Jean Ferrat, C'est beau la vie !