Un vendredi soir, la promenade de mon chien m'emmena vers les Terreaux en compagnie d'une amie et de son chien. Huit heures allaient sonner quand je lui proposai de rebrousser chemin en bifurquant par la rue Neuve pour regagner les Jacobins. À main gauche, la Brasserie Le Nord, du groupe Bocuse, vieil établissement installé depuis le début du siècle dernier et repris il y a une vingtaine d'années. Presque en face, La Meunière, un bouchon, comme il faut, avec ses murs couverts de papier peint défraîchi, ses vieilles affiches et ses photos, mais surtout, en vitrine, l'alignement, sur deux rangs, des saladiers lyonnais : caviar de la Croix-Rousse (lentilles), salade de pieds de veau, de cervelas, de museau, salade de harengs, de pommes de terre, de crudités, etc. Deux marches et au milieu de la salle, une grande table de bois offre à l'appétit du chaland affamé des cochonailles lyonnaises (terrines, saucissons secs, jésus, rosette, etc) aussi diverses qu'apétissantes et un plateau de fromages de valeurs sûres au milieu duquel trône, entre Saint-Nectaire et fourme d'Ambert, un salers admirable de maturité. Juste à côté, tarte aux pommes, tarte à la praline et crème renversée agacent la gourmandise du convice d'un clin d'oeil sucré. Voilà un vrai bouchon, l'un des rares qui existe encore à Lyon !

Le bouchon lyonnais a pour ancêtre le marchand de vin qui, au XIXe siècle, débitait les pots de vins soit comme porte-pot (le vin était emporté par le client) soit comme débit de boisson à consommer sur place. Peu à peu, à la demande des soyeux lyonnais qui voulaient pouvoir déjeuner rapidement, les marchands de vin ont commencé à proposer une cuisine simple et roborative. Le patron y côtoyait alors l'ouvrier (le canut) sans aucun préjugé de caste car l'amour de la bonne chère réunissait ces deux sujets antagonistes. L'un des exemples les plus fameux de ces bouchons fut la Mère Fillioud qui transforma le coin où elle servait à ses clients préférés quelques plats chauds dans le magasin de son mari en un restaurant mondialement connu qui vit défiler les plus grands de ce monde pour déguster sa volaille demi-deuil, plat emblématique d'un menu invariable qu'elle ne changea pas pendant toute sa vie. Elle forma la Mère Brazier, premier chef à posséder deux fois trois étoiles au guide Michelin qui embaucha, un jour, un jeune homme qui avait grimpé en vélo jusqu'au col de la Luère, Paul Bocuse. Aujourd'hui, peu de vrais bouchons existent encore et bien souvent le touriste se laisse attraper par une appellation fallacieuse qui lui laisse un arrière goût amer quand il ressort délesté d'une somme astronomique sans savoir rien mangé que deux ou trois vagues spécialités qui n'ont de lyonnaises que leurs épithètes usurpés. Fuyez ainsi le Vieux Lyon et la rue Mercière, la rue des Marronniers ou le quartier des Terreaux (quelques exceptions près que je vous révèlerais bientôt) ! Je reviendrai, dans de prochains billets, sur la cuisine lyonnaise.

Ce soir là, elle prit un belle assiette de terrine dans laquelle deux énormes tranches de pâté de campagne laissaient présager une dégustation goûteuse et réussie. Un bol de cornichons réveilla d'une note vinaigrée les papilles envahies par la réussite charcutière. Je cédai à deux oeufs pochés en meurette dont la sauce me rappela, avec émotion, les escargots et sabodet sauce Beaujolais pris lors de ma précédente visite. Faisant fi de la légerté réclamée par les culs pincés en cette fin de journée et décidés à négliger les rabats-joie mange petit, nous choisîmes un tablier de sapeur qui nous fut présenté avec un gratin de macaronis : imaginez un morceau de panse de boeuf ou gras-double (qui n'a de gras que le nom) pané après avoir mariné dans du vin et délicatement doré dans le beurre. Aucune graisse excessive, simplement le goût d'un morceau de choix de la triperie. Et le saladier de sauce gribiche ? J'allais oublier cette petite merveille que posa à notre table avec une générosité extrordinaire Jean-Louis Gelin, le propriétaire à la moustache joyeuse. Elle poursuivit par un fromage blanc tandis que je jetai un sort (un bon sort de gourmand) à la jatte de cervelle de canuts aidé par des tranches de pain à la croûte sombre et craquante. Une petite merveille d'équilibre entre ciboulette et échalotte ! Si j'ai oublié le dessert de ma compagne de dîner, je me souviens avec un plaisir alléché de ma poire au vin accompagné de pruneaux. Sa chair fondante tint ses promesses en cédant tendrement sous les assauts de ma cuillère. Nous bûmes un pot de Brouilly (produit par Daniel Gelin, le frère du propriétaire) dont les parfums de fruits rouges enchantèrent, si besoin était, tous les services sans faute d'accord.

Je vous laisse le soin de découvrir les menus proposés sur le site de La Meunière avant de vous précipiter dans ce restaurant où vous serez accueillis avec gentillesse et sourire par Françoise et Jean-louis Gelin et Christian, fidèle serveur de la maison. Lyon vous attend avec son coeur (et ses tripes) à la Meunière ! Si vous passez par chez nous, je vous accompagnerai volontiers dans vos agapes lyonnaises... ;-)