Théâtre des Célestins de Lyon, saison 2006-2007 - « La version de Brownings » de Terence Rattigan
samedi 27 janvier 2007 à 19 h 43 - Qui suis-je ? - Lien permanent
Collaboration artistique : Laurent Caillon - Assistante à la mise en scène : Dyssia Loubatière - Scénographie : Jean Haas assisté de Julien Tesseraud - Lumières : Dominique Fortin - Costumes : Cidália Da Costa assistée de Anne Yarmola et Hafid Bachiri - Maquillages : Laurence Otteny assitée de Marie-laure Texier - Construction décor : Atelier François Devineau
Avec :
Sébastien Accart : Taplow
David Assaraf : Peter Gilbert
Sylvie Debrun : Millie Crocker-Harris
Claude Lévêque : le directeur
Alain Libolt : Andrew Crocker-Harris
Adeline Moreau : Mme Gilbert
Vincent Winterhalter : Frank Hunter
Production : Théâtre de la Commune, Centre Dramatique National d’Aubervilliers et Scène Indépendante Contemporaine.
Le texte de la pièce est publié aux Éditions Les Solitaires Intempestifs. La pièce The Browning Version de Terence Rattigan est représentée par l’agence Drama-Suzanne Sarquier (dramaparis@dramaparis.com) en accord avec l’agence ABR à Londres.
Ce spectacle a reçu deux Molières en 2005 : celui de la meilleure mise en scène et celui de la meilleure adaptation d’une pièce étrangère
Hors de question d’être en retard ce soir. Il fallait que j’arrive suffisamment tôt pour gagner ma place (au centre de la rangée) sans perturber les spectateurs arrivés à l’heure. Une fois le chien dégonflé et rangé dans un placard après sa promenade d’après vêpres, je gagnai en hâte le théâtre. Passant devant les cuisines de la brasserie Francotte (l’ancien restaurant de Christian Bourrillot), je humai un fumet dont le souvenir me tracassa l’estomac durant toute la soirée. Las, le soin que je pris à presque courir dans les rues ne me permit que d’être accueilli dans l’atrium par la sonnerie appelant les spectateurs à rejoindre leur fauteuil. Et voilà que je dûs enjamber les pieds de mes futurs voisins de rangée en ânonnant pardons et excuses et tentant d’ôter ma veste discrètement en prévision de la chaleur certaine de la soirée. Un léger sursis m’autorisa à savourer les décors de la salle (dont je finirai par pouvoir réciter le détail par coeur) en écoutant la mâle annonce des dernières consignes. Une femme occupait la loge de gauche, en surplomb de la scène. Quelle vue peut-on avoir de cette place. Pendant quelques instants, mon esprit vagabonda entre des rêves phantasmagoriques, des désires tus et des uchronies qui bousculèrent ma réalit si tangiblement monotone.
Ce soir-là, le rideau de scène se releva et je découvris les bancs disposés en gradins et la chaire vide du professeur qui les sommait. A gauche, un tableau noir présentant en grec l’Odyssée. Au premier rang, Tuplow, blond lunetteux, s’applique à sa version. Le professeur Hunter, vétu de sa robe, entre. En cette fin d’année scolaire, dans une high school anglaise des années cinquante, un étudiant attend son professeur pour rattraper un cours, indispensable à son passage en classe supérieure. Surpris par la présence du jeune homme blond, Hunter engage une conversation qui tourne bientôt autour du redouté Crocker-Harris, le Croco pour les étudiants. Millie, sa femme apparaît et éloigne Tuplow en l’envoyant chercher le médicament indispensable à son cardiaque de mari. Seule avec Hunter, elle se jette dans les bras de son amant avant que Crocker-Harris n’entre aussi. Et la pièce prend son rythme : un professeur, convalescent après un accident cardiaque, est contraint à partir pour une autre école après dix huit années de service seulement préoccupé par la hauteur de sa tâche et la passion de l’enseignement. Hiératique, rigide, ses phrases tombent sèches et coupantes en taillant le portrait d’un professeur rigoureux craint par ses élèves. Mais les évènements vont mettre à mal cette forteresse manifestement inexpugnable : l’amant qui renonce à prendre sa place, le successeur impatient mais totalement inexpérimenté, le refus incompréhensible d’une pension par l’administration et l’étudiant qui offre une traduction d’Agamemnon d’Eschyle dans la version de Browning et fait exploser au visage du vieux professeur une jeunesse désespérément perdue. Jusqu’à la demande du directeur de priver Crocker-Harris de l’honneur qui lui revient en qualité de doyen de prononcer le dernier discours lors de la fête de fin d’année. Toute sa vie s’abime dans un gouffre sans fond et les sanglots qui secouent le vieil homme sont l’aveu terrible de son impuissance devant sa vie d’échecs. Au bord de l’infarctus, Crocker-Harris trouve dans la simplicité du cadeau de Tuplow la raison de se battre et de reprendre en main son destin en envoyant promener sa femme infidèle et le directeur indélicat.
Voilà une très belle pièce dans laquelle l’auteur montre le cheminement d’un homme qui affronte l’inquisition de sa conscience à la lumière des années de dureté et de détestation qu’il a inspiré. L’introspection qu’il subit lui ouvre les yeux sur l’amour de son métier, l’affection qu’il porte à ses élèves, acceptant au fil de jeux de mots lancés comme autant de sourires dissimulés qu’ils le brocardent et partant, découvrent son humanité. Voilà une trèsbelle pièce, jouée avec beaucoup de justesse.
Alain Libolt transforme magistralement un Crocker-Harris sévère et distant en un homme passionné et aimant son métier et les autres. J’ai apprécié le jeu de Sylvie Debrun lorsque Millie Crocker-Harris voit son amant la quitter et son mari s’éloigner, las de dissimuler cette liaison qu’il connaissait depuis si longtemps. Son désarroi est touchant. J’ai trouvé Vincent Winterhalter un peu en retrait dans son rôle de Frank Hunter. Sébastien Accart, déjà vu dans « la femme d ‘avant » donne un Taplow à la diction hachée et trop régressive qui tire ses répliques vers un côté enfantin agaçant (d’autant plus que je me souvenais de sa prestation dans la pièce précédente et notamment l’une de ses scènes très sensuelle).
Le public a partagé mon enthousiasme, les comédiens ont été bissés plusieurs fois par des applaudissements nourris et chaleureux. Dans les escaliers, j’ai entendu la satisfaction des autres spectateurs notamment lorsqu’une femme dit à son amie qu’il s’agissait, pour le moment, de la meilleure pièce de la saison.
Extraits du spectacle
Prochaine pièce : « Love letters », de Albert Ramsdell Gurney, le samedi 10 février 2007, à 20 heures, place J-3 

Commentaires
L'amour d'un professeur pour son métier, sa passion de faire progresser ses élèves, l'indispensable calcul de carrière, les inévitables comprommissions, et, en même temps, le désintéressement profond qu'il faut pour faire ce métier... tout cela, si j'en crois ta chronique, est présent dans la pièce.
un superbe billet !
Et si l'art d'enseigner n'était pas aussi simpl(ist)e que le prétendent certains ?
Bonjour, un petit mot qui n'a rien à voir avec ce post - au demeurant fort intéressant - pour vous dire que j'ai apprécié votre commentaire sur le blog de l'Amateur pour le billet "Logement". En plus, il m'a permis de découvrir votre blog sur lequel je reviendrai avec intérêt... A bientôt.
Oah Fab t'as des "méthodes scandaleuses" ? Super ! Ca commence à m'intéresser... Je peux me charger de certaines formalités !!!
je sais pas bien comment j'ai atteri dans tes liens mais je suis ravie d'y etre
A bientot