Ma mère m'avait demandé de réserver mon mercredi pour l'accompagner, avec mon père, dans une découverte de Crémieu, en Isère.

J'avais rendez-vous chez eux à dix heures et nous partîmes ainsi tous les trois sous un ciel nuageux où le soleil semblait en passe de gagner la bataille contre les nuages. La préoccupation de mon père était de trouver un restaurant, celui qu'il avait envisagé, en préparant "l'excursion", étant fermé. Nous bavardâmes joyeusement dans la voiture. Je ne connaissais pas Crémieu, pourtant si proche de Lyon... En chemin, nous passâmes devant le château de Chamagnieu et je fis alors un bond de trente années en arrière : ce château fut ma seule expérience de classe verte (une manière de mini-colonie) lorsque j'étaits à l'école primaire. Ma mère me rappela, dans un sourire, que je lui dis, en revenant d'un séjour de quinze jours sans ma famille, que je serais bien resté une semaine de plus avec mes camarades. Je ne me souvenais pas de mes paroles qui, selon elle, lui causèrent une certaine peine.

Nous franchîmes la porte de la Loi, vestige de l'enceinte de la ville basse édifiée au début du XIVe siècle, elle fut renforcée au XVe siècle : il faut remarquer le fossé la précédant et les corbeaux en couronnement qui soutenaient, autrefois, un hourd (balcon de bois en saillie dont le plancher était percé d'ouvertures pour permettre le jet de projectiles ou de liquides ou les tirs sur les assaillants). Son toit à quatre pentes est couverts de lauzes, ces pierres calcaires appelées aussi couvrures. La rue Saint-marcel nous plongeât dans ces siècles perdus qui firent de cette ville, au fil des siècles, du XIVe au XIXe, une place importante au croisement du Lyonnais et de la Savoie, un fief delphinal des Comtes de Viennois puis une terre de couvents au temps de la Contre-Réforme avant que de l'abandonner, après des épidémies dévastatrices, à la révolution saguinolente et à l'oubli industriel. Pourtant, elle reste un joyau médiéval à découvrir.

La porte de la Loi - Crémieu

La porte de la Loi - Crémieu

Des maisons à échoppes s'alignent gaiement sur la droite... Elles sont caractéristiques de cette ville et plusieurs, dans la ville neuve, présentent ces petits guichets et ces volets, vestiges d'un commerce qui, finalement, n'a pas beaucoup changé.

La rue Saint-Marcel - Crémieu

Une maison à échoppes de la rue Saint-Marcel - Crémieu

Au dessus de la ville, au sommet de la colline Saint-Laurent, j'aperçus le château delphinal, vestige de la place-forte qu'était Crémieu jusqu'en en 1601 date à laquelle le Traité de Lyon, mettant fin à la lutte qui opposait Henri IV au Duc de Savoie en rattachant à la France la Bresse, le Bugey et le pays de Gex, dispense la cité et le nord du Dauphiné d'être un pays-frontière. La place-forte perd toute utilité et son rôle militaire disparaît. Quelques années plus tard, le délabrement du château lui épargnera le démantèlement décidé par l'assemblée des notables (des précisions sur le rôle du Traité de Lyon dans la guerre contre la Savoie et le rapport de forces entre la France et l'Espagne sont disponibles, notamment, dans les Cahiers d'histoire, numéro 2001-2). A noter que le titre de Dauphin, donné à l'aîné des rois de France, provient de la cession définitive de la province du Viennois et de la seigneurie d'Albon à la France, en la personne de Philippe VI, par Humbert II, le 1er juillet 1349. La cession eut lieu dans l'église Notre-Dame-de-Confort, à Lyon, dans l'enceinte du couvent des Dominicains dits Jacobins, qui s'élevait à l'emplacement de la place des Jacobins (une plaque commémorative rappelle aussi l'élection, en ce lieu, du pape Jean XXII et du choix de cette église par la nation florentine au moment de son installation à Lyon au XVIe siècle). Le premier Dauphin fut Charles, Duc de Normandie, fils de Jean le Bon et petit-fils de Philippe VI, futur Charles V.

Nous tournâmes à droite, passant par la porte du Clos des Augustins, pour déboucher sur la place de la Nation-Charles De Gaulle.

La porte du clos des Augustins - Crémieu

La place de la nation-Charles De Gaulle- Crémieu

La place de la nation-Charles De Gaulle- Crémieu

Mes parents marchaient devant moi tandis que je prenais le temps d'admirer la perspective de cette place et la façade, à droite, du Couvent des moines de Saint-Augustin, maintenant occupé par l'office du Tourisme et par la mairie depuis sa désaffectation à la Révolution et son rachat par la municipalité en 1792. Chacun de mes regards cherchait N, dont l'absence allait se faire encore plus tendrement sentir un peu plus avant dans la journée. J'aurais tant aimé battre les pavés avec toi, épier tes sourires, frôler ta main et te voler un baiser à la faveur d'un abri désert... Une remarque que je te fis à Chéâtillon-sur-Chalaronne me revint à l'esprit : je déplorai l'omniprésence des antennes et des voitures dans les lieux historiques et tu me répondis que l'on ne pouvait priver les gens du progrès. Mon cœur se serra à l'évocation de notre complicité. Je retrouvai, sur la place, une fontaine à balancier (installée en 1823) comme celles que je croise encore à Lyon dans mes errances solitaires à travers les cours d'immeubles... Le petit guide, fort bien conçu, "Crémieu au fil des siècles", édité et vendu par l'Office du Tourisme (et qui me sert à préciser les points remarquables rencontrés) ajoute que, "selon la délibération du Conseil Municipal de l'époque, le monument est consacré à la cause de la légitimité que vient de faie triompher en Espagne S.A.R. le Duc d'Angoulême, dernier Dauphin de France"... En le lisant, assis devant mon ordinateur, je repense soudain à mes discussions avec N sur la monarchie, à Charles X et à la Restauration, à l'assasinat du Duc de Berry, au Comte de Chambord et à son intransigeance vaine pour imposer le drapeau blanc, à la reconnaissance de la fin de la monarchie dans le sang versé par l'assassinat de Louis XVI. Vive le roi !

À suivre...