L'été n'en finit pas de partir. Regrette-t-il de ne pas avoir été généreux en août pour offrir deux magnifiques journées ? Hier et aujourd'hui, le soleil a brillé avec insolence et, sans les feuilles dorées, il semblait que le temps avait rebroussé chemin. L'automne est une saison mélancolique : je me perds dans ses ors et ses pourpres comme pour mieux retenir une douce chaleur qui déjà s'alanguit dans les lacs resserrés d'une fraîcheur presque hivernale. Janus, le gardien des portes, entrouvre janvier et Bacchus frissonne. Aujourd'hui, Bacchus a pu danser avec les nymphes et Silène, couronné de pampres et de lierre, enivré de vie par les satyres et les bacchantes. Je n'ai pas vu Bacchus entre les rangs de la vigne de Saint-Julien. Le Beaujolais alignait ses ceps encore lourds de feuilles presque vertes et de quelques grappes éparses aux grains bleutés : la pruine dessinait un halo mystérieux sur la peau des baies menues du gamay. Quel vin donnera le jus clair que je fais sortir du grain écrasé entre deux doigts ? La chair est à peine rose, les tanins de la peau ne l'ont pas encore rougie. Mon regard se perd dans les alignements, accroché parfois par un feuillage rouge sombre qui envahit tout le plan ou met le feu à un seul sarment. Bientôt, les coteaux s'enflammeront avant de se dépouiller, et comme le phénix, la vigne renaîtra avec le printemps. Il n'est pas encore temps. Je marche entre les rangs, le sol ocre n'est pas lourd de l'eau que le ciel lui refuse toujours. La chienne gratte et lève quelques nuages de poussières, elle joue avec les rayons d'un soleil qui luit et m'éblouit. Je contemple la plénitude du paysage, je voudrais entendre battre le cœur de la terre. Je cueille une autre petite grappe, oubliée des vendanges précoces. Dans le lointain, les détonations des fusils claquent deux par deux, des oiseaux s'envolent en hâte sans savoir s'ils éviteront la chute mortelle. Les chasseurs arpentent les vignes, ils traquent la perdrix ou la grive, petit passereau souvent ivre des raisins qu'il picore avant de migrer. Une maison abandonnée est plantée sur la butte : je pousse la porte et entrevois une souillarde de pierre et une cheminée à l'âtre noircie. Une vieille poêle trouée gît derrière la porte. L'odeur âcre des lieux délaissés me prend à la gorge. Mon imagination vagabonde tandis que j'avance dans la pièce sombre. Finalement, le noir complet m'enveloppe et je ressors en frissonnant. Ma chienne m'accueille en agitant la queue, le soleil me caresse le visage. Je continue à marcher, je m'accroupis pour photographier un cep, des rangs, une église. Sans regarder la montre, je sens le temps qui passe : la lumière prend cette teinte dorée qui précède la fin du jour. Une femme marche dans une parcelle, courbée, serrée dans sa robe bleue. Je vois un fusil, un chasseur, puis un second. La mort se rapproche du gibier. Je regagne la voiture, garée le long du cimetière. Un couple sort de l'enceinte de pierre : ils ont dû fleurir une tombe. Je me faufile entre les deux vantaux du portail blanc et je parcours les allées en déchiffrant les noms sur les pierres tombales. Il fait bon. Une grande quiétude m'envahit. Les sépultures ne sont pas très anciennes, quelques enfants sont enterrés avec les espoirs et l'amour éperdu de leurs parents. Dans un angle, sur deux pans de murs, le granit sombre détaille la généalogie de la famille qui fut longtemps maire du village. L'ancêtre est né au XVIIIe siècle et mort en 1810. Ses cendres reposent sous les galets. En sortant, j'aperçois la vieille dame appuyée contre le mur : elle mange, grain par grain, la grappe de raisin qu'elle a cueillie dans la vigne. Je la regarde et lui souris.

Il faut rentrer, encore une fois heureux mais seul.

Je ne préparerai qu'un chocolat chaud que je savourerai, seul, assis sur le canapé, Delalande et les Soupers du Roy m'envahiront, la chienne dormira à mes pieds.