Un dimanche d'automne
dimanche 2 octobre 2005 à 21 h 23 - Gastronomie et vins - Lien permanent
Un dimanche ordinaire dans une vie ordinaire. Le temps est très frais, ce matin, lorsque je sors la chienne. Le lourd portail en bois ouvert, je suis saisi par un petit vent coulis qui s'insinue dans les plis de mon impérméable mastic ; la chienne tire sur la laisse, la nature l'appelle. Le bitume est encore humide de la dernière pluie. Les vendeurs de timbres sont déjà installés, leur étalage protégés d'une averse plus que probable par des des toiles aux couleurs fanées. La place est, malgré eux, déserte. Le quai aussi. Je bats le pavé froid en surveillant la chienne du coin de l'oeil. Le soleil ne se lève pas. La lumière reste grise, le façades de pierre sont ternes. Décidemment, il fait froid. J'entends la rumeur du marché au dessus de moi. Neuf heures sonnent au clocher de la cathédrale. Il est temps d'aller aux Halles de Lyon, temple de la gastronomie et de la groumandise. J'ai invité mes parents, mon frère et son amie, à déjeuner : je propose, en entrée, une assiette de trois saumons, un coq au vin passera ensuite, puis un plateau de fromage. Maman se charge d'offrir le dessert. Le coq de plus de quatre kilos et demi marine depuis hier matin dans un magnum de brouilly et une bouteille de beaujolais blanc, en compagnie d'un bouquet garni, d'oignons, d'échalottes et d'ail. Doucement, la teinte ivoire de sa peau a viré au rose pâle. J'arrive aux Halles (102 cours Lafayette 69003 Lyon) et me précipite chez Rolle, fumeur de saumon. Saumon sauvage d'écosse, saumon d'élevage de Norvège et saumon de la Baltique: trois poissons, trois saveurs, trois chairs plus ou moins grasses qui luisent au fil des tranches. Rolle, formé en Ecosse, fume lui-même son saumon et la qualité de ses produits démontre avec éclat sa maestria — je constaterai, plus tard, sur l'emballage argenté, rendu huileux au contact de la chair parfumée, qu'il a ouvert une boutique à Sacramento, en Californie. Des blinis juste sortis de la curieuse machine à tapis roulant continu et de la crème à l'aneth complètent le poisson fumé. Rolle propose son saumon pour un prix largement raisonnable par rapport à celui affiché par Pétrossian dans sa boutique éclatante, dans l'allée adjaçante. Il faut venir la veille d'un réveillon pour goûter la frénésie des files d'attente, que certains trouveront indécentes parcce qu'elles n'ont alors rien à envier à celles si souvent rapportées des pays de l'ancien rideau de fer. Je file ensuire chez la Mère Richard, impératrice du Saint-Marcellin, ce petit fromage de vache (naguère de chèvre) qu'elle affine avec un si grand talent que le monde entier réclame ces chefs-d'œuvre laitiers : faits à cœur, le couteau tranche une crouté légèrement bleutée mais qui a gardé ses reflets jaunâtres du lait cru qui l'a enfantée pour offrir à la vue du gourmand excité par l'odeur du foin la crème coulante annonciatrice d'une douceur exquise au palais. A se damner ! J'ajoute un fromage aux gênes (restes de raisins pressés du cépage gamay du Beaujolais), un morceau de Brillat-Savarin — un fromage triple crème dont la richesse ferait pâlir une vache laitière elle-même — une tranche de bleu de Gex, un morceau de Salers, jeune cantal produit par la race éponyme dans lequel on peut retrouver, sans peine, le goûte de l'herbe qu'elle a broutée. Lesté de mes paquets, l'estomac agité par des gargouillis d'affamé, je jette un regard rapide sur les autres étals. Des rêves à explorer. Ne me réveillez pas. Je rentre bientôt pour dresser la table et finir le coq que j'accompagne de conchiglioni rigati 126 de De Cecco : leur forme de petite coquille va permettre d'emprisonner la sauce au vin pour laisser couler en bouche l'élixir parfumé distillé par une cuisson de plus de quatre heures au four.

![]()

J'ai posé les coloquintes, le Pouilly-Vinzelles 2001 pour le saumon est encore au frais tandis que le Morgon 1998 patiente sur le bord de la fenêtre dans l'air vif de ce premier dimanche d'octobre. Une dernière sortie pour le chien et je croise mes parents dans l'escalier. Je les laisse s'installer tandis que la chienne trottine. En rentrant, je rencontre mon frère et son amie qui arrivent les bras chargés d'orchidées phalenopsis. Nous remontons joyeusement ensemble. L'apéritif est gai, le repas drôle et réussi, la chair du coq s'est gorgée des parfums du vin, les fromages à point annoncent la Forêt Noire finale, la cerise sur le gâteau. Encore un peu de bonheur. Il y a dix mois, je donnais un repas aux mêmes personnes, le jour de Noël : je ne savais pas que je tomberais malade quelques jours plus tard. Je tiens ma revanche aujourd'hui. Maman m'a regardé avec une telle tendresse lorsque j'ai évoqué ce moment passé... Seul avec le chien sur mes genoux, après leur départ, je me suis endormi paisiblement, installé dans une quiétude sans pareille. J'en veux encore. Une journée ordinaire de mon bonheur de vivre. Merci à la vie.
Post scriptum : si vous passez à Lyon, je vous ferai découvrir avec plaisir les délices des Halles...

Commentaires
Donnant donnant, j'écris le premier commentaire de ton billet. Je l'écris avec un peu de gêne toutefois, moi dont les talents culinaires s'arrêtent aux oeufs sur le plat ou à la purée Mousline. j'ajoute quand même les crêpes. Il ne me reste plus qu'à filer à Lyon pour une visite et un cours de cuisine...
Je pourcours votre entrée en écoutant Satie joué par Pascal Rogé. Quelle heureuse coïncidence. Je ne puis résister au plaisir de vous dire que c'est un réel bonheur que de vous lire. Et, aujourd'hui, encore plus que d'habitude.
Et ben! avec des talents pareils, si tu te marie pas dans la semaine qui vient, je comprends plus rien!!!
et bien justement je passe le week end sur Lyon, j'espère pouvoir y découvrir tous ses secrets tels ses Halles...