Il n'y a pas de voyage sans train ou sans bateau. La voiture ne fait pas voyager, elle transporte, d'un point à un autre. Le train ouvre le temps, il ouvre l'espace, il replie les distances, le train voyage avec nous. Tout commence par la gare. Sa façade de pierre où triomphe la gloire des villes et du commerce se franchit comme la porte d'un temple : en entrant, je rends hommage au monde et à la liberté. Trop emphatique ? Considérez que la plupart de nos gares datent du XIXe siècle : même modernisées, elles restent le cénotaphe des voyageurs d'hier et, à ce titre, elles sont les nœuds des liens que nous tissons entre nous.

La verrière est souvent sale, ses vitres fendues ou brisées sont les stigmates de la passion des hommes pour le progrès et le voyage. La crasse enchâsse les arabesques métalliques de la charpente, les annonces crachotées par les hauts-parleur dans la rumeur incessante ne parviennent pas à secouer cette gangue noirâtre et floconneuse. Il m'attend, à quai, museau au ras du rail, pschittant et sifflant d'impatience, ses multiples bouches aux portes ouvertes prêtes à m'avaler. Je m'introduis en lui, aspiré brusquement dans son monde de silence. Avez-vous remarqué combien l'intérieur d'un train à l'arrêt est silencieux ? Petite appréhension : qui s'assoiera à côté de moi ? C'est une loterie douce-amère dont le premier prix peut être un vrai moment de bonheur ou rien de bon. Passerais-je le voyage à tenter d'humer son parfum, à essayer de regarder de biais les traits de son visage, d'apercevoir la blancheur d'une main ou l'élancement des doigts, de saisir à la volée le timbre de sa voix ? Assis côté couloir, une silhouette élancée et sombre se penche vers moi pour regarder le numéro jaune de sa place. Je me lève pour lui permettre de gagner son piédestal et j'inspire une forte goulée d'air pour goûter, comme les chats, son odeur. Tabac, parfum de poivre, un je ne sais quoi d'indéfinissable... Les yeux sont verts, le nez droit, le cheveu ébourrifé d'un réveil trop matinal. Deux heures vont maintenant s'écouler pour permettre à mon imagination de s'égarer dans les recoins d'une douce perversité.