Avant-hier, Papa m’a demandé de prononcer quelques mots au cours de la cérémonie qui aura lieu aujourd’hui à Nîmes. J’ai accepté malgré ma réticence première.
J’ai passé un partie de l’après-midi, hier, au bureau, à réfléchir sur les mots que je vais prononcer tout à l’heure. J’ai pleuré sur mon clavier, la porte fermée. J’ai cherché, fouillé le net, lu des dizaines de textes pour élaborer cette lettre d’adieu. Je n’ose pas prononcer d’ « à Dieu ».
Parce que ce blog, je l’ai déjà écrit, est une succession de petites pierres déposées pour que je retrouve mon chemin quand je regarde derrière moi, pour que je me souvienne d’où je viens et sache où je vais, je mets en ligne les mots que je vais prononcer devant toute ma famille. Pour me souvenir, pour m’apaiser aussi.
Je voudrais m’adresser à vous, ses enfants, ses petits-enfants, ses amis, je voudrais m’adresser à lui, votre père, notre grand-père en faisant mémoire aussi de votre mère, notre grand-mère.
« Tu peux pleurer son départ Ou tu peux sourire parce qu’il a vécu
Tu peux fermer les yeux et prier pour qu’il revienne Ou ouvrir les yeux et voir qu’il est parti
Ton cœur peut être vide de ne plus le voir Ou il peut être rempli de l’amour qu’il a partagé
Tu peux tourner le dos à demain et vivre le passé Ou tu peux être heureux pour demain à cause du passé
Tu peux te souvenir de lui et seulement qu’il n’est plus Ou tu peux chérir sa mémoire et la laisser vivre
Tu peux pleurer et te renfermer, être vide et tourner le dos Ou tu peux faire ce qu’il aurait voulu, sourire, ouvrir les yeux, aimer et aller de l’avant ».
Il a refusé toute cérémonie pour mieux partir sans nous déranger, comme son habitude, parce que c’était un homme discret. Mais savait-il seulement combien son départ nous ferait souffrir ? Son silence est notre peine, son absence emplit nos âmes. Malgré son obstination à refuser de déranger, je crois que, s’il nous voit, il fera siennes ces paroles apaisantes de Ian STEVENSON :
« Ne restez pas à pleurer autour de ma tombe.
Je ne m’y trouve pas - je ne dors pas
Je suis un millier de vents qui soufflent
Je suis le scintillement du diamant sur la neige
Je suis la lumière du soleil sur le grain mûr
Je suis la douce pluie d’automne
Je suis l’envol hâtif des oiseaux qui vont commencer leur vol circulaire.
Quand tu t’éveilles dans le calme du matin, je suis le prompt essor qui lance vers le ciel où ils tournoient les oiseaux silencieux.
Je suis la douce étoile qui brille, la nuit.
Ne restez pas à vous lamenter devant ma tombe,
Je n’y suis pas, je ne suis pas mort ».
En souhaitant que ses cendres soient confiées aux quatre vents, qu’elles retournent à la poussière d’où nous surgîmes tous un jour, il a voulu nous dire qu’il sera présent en tout être sur cette terre, en tout être et en nous surtout. Il reste alors de lui l’essentiel : ce qu’il nous a donné. Chacun d’entre nous connait, au tréfonds de lui, le don qu’il lui a fait.
Nous le savons, il voudrait, aujourd’hui, sans doute s’excuser de nous causer tout ce chagrin. Il n’aimait pas déranger, il chérissait la discrétion, il s’effaçait si souvent comme pour s’excuser de vivre. Et pourtant, il a vécu plusieurs vies, il a construit plusieurs maisons, il a élevé avec Mamie quatre enfants.
« Le vrai tombeau des morts c’est le cœur des vivants » a dit Jean Cocteau.
Lorsque le temps du chagrin sera consommé, lorsque les larmes de notre affection auront séché, tout aura été accompli dans sa destinée, au sein du grand mystère qu’il ne voulait pas qualifier de Dieu et que je nommerai alors simplement la Vie. Il est passé parmi nous, il a laissé son empreinte en nous, nous nous souvenons de lui et avec nous, il vit encore.
Ne pleurons plus car si nous pouvions encore tourner nos regards vers lui, nous le verrions heureux et soulagé. Heureux d’avoir vécu cette vie entouré par sa famille et soulagé d’avoir enfin pu déposer le fardeau de la vieillesse et de la solitude.
S’il a quitté nos yeux, ne le cherchons plus. Il est ailleurs, il est en paix, dans notre cœur. Le Père Teilhard de Chardin a dit « C’est en avant qu’il faut le chercher, dans la construction de votre vie renouvelée… Décidez-vous seulement à ne plus vivre dans le passé, ce qui ne veut pas dire que vous oubliez celui-ci, mais seulement que votre manière, la vraie, de lui être fidèle doit consister à construire en avant, c’est à dire à être digne de lui. »
Avec lui se referme une génération de notre famille. Cela est dur mais cela est juste parce que c’est l’ordre immuable des choses qui s’accomplit aujourd’hui. Devant nous s’ouvre le chemin de cette nouvelle vie que nous devons tous construire : à notre manière, chaque jour, nous posons les pierres de ce chemin d’amour et d’espoir qui guide nos pas et ceux de nos héritiers dans la Vie.
Maintenant, je l’imagine sur un vélo, sa passion, en train de rouler, un jour d’été, dans une campagne ensoleillée, tenez, celle de sa Normandie natale. Écoutez, entendez les insectes grésiller, les oiseaux chanter, un doux vent agite les feuilles, sentez cette herbe grasse et prometteuse de belles et abondantes récoltes. Il pédale joyeusement, ce jeune homme aux yeux rieurs et gourmands, Mamie est derrière lui, sa robe virevolte dans le vent, ils sont heureux.
Ils sont devant nous, ils nous précèdent parce qu’ils nous ouvrent la route.
N’ayons pas peur, entrons dans l’espérance de la Vie.
« Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort. Et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais ». (Jean XI, 25, 26)
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