Pouvais-je ne pas passer par Prague ? Non.
J’aurais tant aimé te faire découvrir cette ville dont je suis tombé amoureux un jour d’août 2010… La ville dorée aurait si bien refermé le livre de nos souvenirs. Nous aurions repris la route en un vendredi matin, après le buffet du petit-déjeuner si appétissant, sous un beau soleil. Bientôt, nous aurions franchi la frontière sous un ciel lourd et orageux qui n’aurait pas parvenu à effacer mon sourire à l’idée de retrouver la terre que je chéris seulement dix semaines après l’avoir quittée. Avec les couronnes restantes de mon dernier voyage, j’aurais acheté la vignette autoroutière dans ce petit restaurant situé sur un plateau battu par le vent, devant lequel flotte les drapeaux de l’Allemagne, de l’Europe et de la République tchèque et où la prononciation des bribes de tchèques durement apprises m’aurait empli de joie. Dobry den, Pani. Bonjour Madame. Tu aurais sans doute ri en m’entendant. Et moi aussi finalement. La route nous séparant de Prague aurait été, pour moi, parcourue avec cette joie presque enfantine que l’on pouvait ressentir, naguère, encore enfant, au matin de Noël lorsque l’impatience de l’attente cèdait enfin le pas à la découverte des présents espérés. Nous aurions traversé ces villages serrés autour de leurs églises, avec ces commerces et ces bars où la petite affichette précisant la possibilité d’une connection wi-fi nous aurait fait comprendre que vingt ans, c’est presque une génération d’homme mais c’est surtout suffisant pour qu’un pays rejoigne le concert des nations libres après quarante ans de communisme. Peu à peu, les panneaux de l’autoroute auraient annoncé Praha, le seuil, la ville vue en songe par la princesse Libuse. Praha, Prague, comment l’oublier ?
Nous serions passés près de l’aéroport de Ruzyne où je touchais pour la première fois le sol tchèque sur le tarmac sombre un vendredi, le 6 août 2010 : combien de pas ai-je fait depuis ce jour sur la terre de Bohème ? Et les immeubles de bureau de la banlieue praguoise nous auraient accueillis : Vítejte v Praze ! Bienvenue à Prague ! me serais-je écrié dans la voiture. En moi-même, je me serais dit « enfin de retour » et je n’aurais sans doute pas réussi à te cacher mon bonheur de revenir.
Malgré la pluie débutante, je t’aurais fait remarquer les monuments que nous aurions aperçus sur la route de l’hôtel… J’aurais réservé une chambre dans un hôtel derrière Staromestske namesti, la place de la Vieille Ville. Nous aurions posé les valises et aurions rejoint cette place si belle : tu aurais pu admirer Notre Dame devant Tyn et son foisonnement de toits pointus sommés d’orbes dorés. Le monument de Jan Hus, le palais Kinsky au balcon duquel le communisme fut proclamé en 1948 par un coup d’état, la maison U Minuty et ses sgraffites, l’église Saint Nicolas, je t’aurais offert toutes ces beautés architecturales. Nous ne serions pas allés saluer le pont Charles, l’heure du départ des touristes ne venant que tard en été et nous aurions remonté Celetna ulice, la rue Celetna pour admirer au bout Prasne brany, la Tour Poudrière qui flanque Obecni Dum, la Maison Municipale, chef d’œuvre de l’Art Nouveau… Pour ce premier soir, nous aurions dîné dans le Restaurant français d’Obecni Dum, pour fêter la fin de notre voyage et sceller le bonheur d’une rencontre.
Le lendemain, nous nous serions éveillés à l’aube (enfin presque) afin de découvrir la splendeur de Karlovi Most, le pont Charles, vierge de touristes braillards : la Vltava n’aurait alors coulé que pour nous sous les vieilles arches de pierre. Tu aurais vu Mala Strana, le Petit Côté et les tours de l’églie Saint Nicolas de Mala Strana. Au sommet de la colline, Hradcany, le quartier du Château, avec la cathédrale Saint Guy enchassée dans le palais royal. Nous serions retournés à l’hôtel pour prendre le petit déjeuner de charcuterie et d’œufs. Je t’aurais proposé, plus tard, de découvrir l’ïle de Kampa avec son vieux moulin à eau, les petites places calmes et joyeusement colorées, le mur de Lennon et, juste en face, le Palais Burquoï qui abrite l’Ambassade de France. Nous serions montés voir le Sancturaire de Lorette, le Monastère de Strahov et sa bibliothèque fameuse avec ses salles etxraordinaires de philosophie et de théologie. Nous aurions bu une bière dans la brasserie du Couvent et une autre U Cerného Vola, Au Bœuf Noir, juste en dessous : il faut boire et reboire de la bière tchèque, elle rend les gens heureux je crois… Nous aurions traversé le château pour redescendre par les jardins baroques et leurs terrasses étagées si belles et calmes en été. Nous aurions dîné de goulash et de bière, de fromage mariné et de soupe, de knedliky et de strudel… Nous aurions fini avec un petit verre de liqueur de bière. Et tu aurais découvert les quais de la Vltava illuminés…
En ce dernier dimanche du voyage, nous aurions flâné dans les rues du vieux quartier juif, détaillant la Synagogue Vieille-Nouvelle, je t’aurais raconté l’histoire du Rabbin Loewe et de son Golem qui reviendra lorsque Prague sera en danger. Nous aurions visité l’Eglise des Saints Cyrille et Méthode dans laquelle périrent les trois aviateurs tchèques, et leur complices, qui assassinèrent le Reichprotektor Heindrich : nous aurions découvert cette crypte à l’atmosphère lourde et poignante où ils préfèrerent se donner la mort plutôt que d’être faits prisonniers… Sous un soleil de plomb, nous aurions rejoint U Zlatého Tygra, Au Tigre d’Or, pour déguster la meilleure bière de Prague. Barácnická Rychta ou U Parlementu aurait sans doute servi notre dernier dîner tchèque… Je n’aurais pas eu envie de rentrer, j’aurais proposé de monter sur la colline de Petrin pour embrasser, du regard, la Mère de toutes les villes, Prague, la cité aux cent tours. Et la nuit aurait avalé nos rêves et nos vies, nos corps et nos âmes à l’unisson des plaisir, pour quelques heures…
Voilà ce que nous aurions pu vivre en m’accompagnant, tout cela et bien d’autres choses encore, je le sais. Mais nous ne nous sommes pas rencontré. Je n’ai pas ton visage sur les photos que j’ai prises. Quoique, je peux imaginer certains traits. Si tu avais été là, tout aurait été différent et identique, différent parce tu aurais enrichi le voyage de ton esprit, de tes désirs, de ta vie et identique parce que nous aurions croisé ces pierres et ces monuments, ces paysages et ces hommes, ces histoires et ces espoirs. Si j’ai rêvé ces trois billets, j’ai vraiment vu ces merveilles, j’ai bu et mangé et éprouvé de grands plaisirs. La solitude a été ma compagne, ma seule compagne, cette fois encore. Puisse-t-elle m’abandonner bientôt. Il ne tient qu’à moi. Et à toi. Et si nous visitions l’Autriche, Vienne et Salzbourg, l’Allemagne, la Bavière et Munich ? Nous pourrions pousser jusqu’à Budapest ou… Voyons ensemble…
Je t’embrasse.
Fabrice
Post scriptum : à bientôt 

Derniers commentaires