Rencontre avec l'auteur, le metteur en scène et le traducteur
Deuxième spectacle... J'avais décidé de préparer la soirée en assistant le 8 novembre à la rencontre avec l'auteur (voir ce billet). A l'heure dite, après avoir quitté précipitamment le bureau par crainte d'un retard insupportable, j'entrai dans la salle Célestine, noire, très noire, chaude, étouffante, aux fauteuils disposés en gradin et, sans réfléchir, gagnai l'avant-dernière rangée (j'allais regretter cette place, très vite accablé par la chaleur qui s'accumulait en haut de la salle) avant de considérer la table de bois, simple, à laquelle se trouvait, de gauche à droite, le traducteur, Bernard Chartreux, le metteur en scène, Claudia Stavisky et l'auteur, Roland Schimmelpfennig. La discussion s'engagea rapidement sur l'organisation de la création théâtrale en France et en Allemagne.
Financement de la création française : j'ai appris qu'en France une commission d'aide à la création dramatique (crée en 1946 par Charles Dullin et Louis Jouvet) distribue un millions d'euros aux auteurs et traducteurs de pièces dramatiques. Bernard Chartreux a découvert Roland Schimmelpfennig dans cette commission.
Biographie de Roland Schimmelpfennig : né en 1967, il est l'auteur de dix-sept pièces et est édité en France par l'Arche. Il a été découvert avec « Les nuits arabes », pièce présentée au Théâtre du Rond-Point en 2002 qui sonna l'ascension médiatique de Roland Schimmelpfennig. Allemand, il a collaboré avec de grand théâtres (Munich, Berlin, Hambourg) en commençant comme « dramaturg », c'est à dire chargé de chercher des pièces, de les présenter aux comités de lecture, d'élaborer le répertoire... Dans le même temps, il tentait de vendre ses propres créations. Il arrêta au bout de six mois ces fonctions de « dramaturg » et réussit à placer « Les nuits arabes » à Stuttgart.
Selon lui, la relation théâtre/auteur dramatique salarié ne peut fonctionner correctement car il existe une relation érotique entre l'auteur et le metteur en scène qui disparaît lorsque l'auteur est salarié par le théâtre. Claudia Staviski nous apprend que les Célestins ont esssayé une collaboration de la sorte avec Enzo Corman mais qu'au bout de trois ou quatre ans, l'auteur a préféré y mettre fin, à la grande tristesse des Célestins : son contrat lui occupait trop l'esprit, il ne disposait plus de temps pour créer, il s'éloignait de sa propre écriture. Il semble que le fondement d'un théâtre est la relation entre l'auteur et les acteurs, le reste n'est que superflu.
Revenus et idées de Roland Schimmelpfennig : à la question de savoir si un auteur allemand peut vivre de ses droits, Roland Schimmelpfennig a précisé qu'il enseignait à l'université et que sa notoriété récente lui avait permis de faire monter le montant de ses cachets pour les commandes qu'il reçoit maintenant. L'ensemble lui permet de subvenir à ses besoins. Actuellement, Hambourg et Stockholm lui ont passé deux commandes pour lesquelles ils se sont simplement entendus sur la date de livraison et la composition de la pièce (nombre de rôles). Pour le reste, l'essentiel donc, l'auteur est libre mais il reconnaît que la connaissance du metteur en scène l'aide grandement Il perçoit un tiers du cachet à la commande, un tiers à la livraison, un tiers au début des répétitions. Les droits éventuels sur les recettes s'ajoutent aux cachets.
Il aimerait, pour un thème sur un « jardin de l'angoisse », partir d'une très douce soirée d'été, autour de grillades et de vins frais, avec une société mélangée où tout le monde ne parlerait que d'angoisses profondes, de peurs, de cauchemars... Il connaît deux ou trois personnes en Allemagne qui pourraient comprendre et mettre cette angoisse en scène.
Il a aussi une idée de thème qu'il appelle « forteresse Europe », où il montrerait la situation d'illégaux qui, en ne parlant pas la même langue (il cite un géorgien, un africain du sud, un vietnamien), seraient enfermés dans une prison. Selon, lui cette pièce fonctionnerait bien en Suède si elle était « épouvantablement comique » comme du Feydeau. Le procureur général pourrait tomber amoureux du géorgien, par exemple... Il est certain d'écrire cette pièce, des amis avocats le poussent mais elle demande une longue maturation.
Ecriture, élaboration et mise en scène de « La femme d 'avant » : cette pièce a mûri pendant une année. Il disposait du matériau, il ne savait pas comment le mettre en forme, il avait à l'esprit l'image d'une spirale : cette image est devenue la structure de la pièce. Claudia Stavisky, lorsqu'elle a lu le manuscrit envoyé par les éditions de l'Arche, l'a trouvée incroyable en regrettant, toutefois la fin, comme elle l'exposa le lendemain au comité de lecture des Célestins.
Il était délicat de travailler sur la « destructuration » du temps : la pièce repose sur la complexité des scènes et des relations avec les personnages, l'ensemble étant servi par une écriture courte et mate.
Pour Roland Schimmelpfennig, le choix des personnages pousse lentement : Franck, par exemple, a dû être un type formidable avec la femme d'avant alors qu'il est, maintenant, ennuyeux. L'auteur est tous les personnages à la fois, il est l'homme et il est la femme qui prend l'homme par le col et lui demande de jeter dehors sa femme actuelle. Il ne ramasse pas l'écume mais essaye de descendre en profondeur. Sa culture personnelle privilégie le fait de ne pas trop en dire. Comme dans le théâtre grec, les phrases courtes sont chargées de conflit. Il cherche à créer un moteur à explosion où la compression des phrases déclenche l'explosion. Il n'y a pas détour, il va rapidement au nœud du conflit.
Selon Bernard Chartreux, il existe une fantaisie poétique chez l'auteur : le personnage de femme d'avant tient de Blanche-Neige et de Médée, il est irréaliste et surprenant. Le moyen de départ provient de ses peurs personnelles : la naissance de son enfant, ses interrogations sur la continuité de sa vie... si une femme d'avant frappait à sa propre porte, que se passerait-il ?
L'auteur est heureux de la mise en scène de Claudia Stavisky car personne, avant elle, n'avait osé le feu (la dernière voit une explosion enflammer le corps de Claudia, l'actuelle femme de Frank). Cette dernière répond que le feu s'était imposé à elle comme une évidence face à la sensualité des personnages. L'auteur précise qu'il a longuement réfléchi au modus operandi du meurtre : un empoisonnement (par du chocolat, par exemple), aurait été trop petit.
Selon le traducteur, si les dialogues sont très courts, l'auteur cultive aussi l'art du récit à travers le personnage de Tina qui tient toute la pièce dans ses interventions. Les metteurs en scènes de la pièce doivent tout faire jouer, les virgules et les points compris. Tout doit être posé.
Dossier de presse à télécharger
La pièce
Mise en scène : Claudia Stavisky
Traduction : Bernard Chartreux
Décor : Christian Fenouillat - Lumières : Franck Thévenon - Sons : Bernard Valléry
Coproduction : Célestins, Théâtre de Lyon, Théâtre de la Madeleine, Paris - Avec la participation du Jeune Théâtre National - Création 2006 aux Célestins, Théâtre de Lyon
Avec :
Franck : Didier Sandre
Romy Vogtländer : Afra Val d'Or
Claudia : Marie Bunel
Pyrrhus : Christophe Casamance
Tina : Félicité Chaton
Andi : Sébastien Accardt
Muni des ces précieux renseignements, je gagne le jour donné ma place J-8 dans la grande salle. En attendant le lever de rideau, je tente d'évacuer les préjugés qui m'habitent avant la pièce, notamment ceux liés à ma méconnaissance et au peu d'intérêt de la culture allemande qui avaient fait leur lit de mes très mauvais résultats de l'apprentissage de l'allemand au collège et au lycée. Soudain, le rideau s'ouvre sur une scène dépouillée, grise, avec des murs d'un clair sale, quelques cartons entassés dans un coin et Frank et Claudia qui les déplacent. Puis Claudia demande qui est derrière la porte, à qui Frank parle-t-il. Frank se tait, bloque la porte mais Claudia l'ouvre et découvre la femme d'avant, Romy Vogtländer. Et la lumière s'éteint, les murs bougent, se déplacent et nous nous retrouvons de l'autre côté de porte, dix minutes avant la scène précédente, comme l'indique un message projeté sur le mur. On entend Frank et Claudia qui parlent et Romy Vogtländer arrive et patiente avant de frapper. Puis la fin de la scène précédente est rejouée. Nous découvrons alors tout le ressort dramatique de la mise en scène, la spirale évoquée plus haut : régulièrement, une scène reviendra en arrière par rapport à la scène qu'elle suit dans le déroulement de la pièce : 10 minutes auparavant, 25 minutes auparavant... les messages annonçant les retours en arrière rythment le déroulement de l'intrigue. Les murs bougent et le spectateur est emporté dans la spirale infernale qui ne prendra fin que dans un feu vengeur. Claudia refuse de se laisser évincer par Romy qui vient pourtant chercher l'homme qui lui a promis il y a vingt-huit ans de l'aimer à jamais. Romy pose un ultimatum à un Frank perdu. Elle ne peut avoir le père ? Elle devient alors la maîtresse du fils, Andi, qui succombe à la sensualité d'une femme sans autre limite que celle de reprendre son homme. Quant à Andi, il vient de quitter sa petite amie, Tina, à cause du déménagement. Romy finira par assassiner Andi en l'étouffant dans un sac imprimé d'une Tour Eiffel, souvenir dérisoire du voyage de noce de Frank et Claudia à Paris, affront insupportable à l'engagement total de Romy d'être aimé par Frank. Ce sac explosera dans les mains de Claudia qui venait de découvrir le corps de son fils mort dans un carton. Je ressens la chaleur de l'explosion, des flammes. La scène est jouée deux fois, en direct puis au cours du récit qu'en fit Tina.
J'avoue que j'ai été très agréablement surpris par la pièce. La mise en scène de Claudia Stavisky était extraordinairement adaptée au rythme. J'ai apprécié les récits de Tina qui recadraient les protagonistes dans un déroulement plus lisse que les à-coups chaotiques des scènes courtes et violentes. Didier Sandre campe un Frank falot et indécis, pris dans ses souvenirs, et prêt à retrouver une luxure sensuellement évocatrice avec Romy. Marie Bunel joue une Claudia désemparée dont le monde s'écroule quand elle découvre la vie d'avant de son mari. Ses certitudes sont enfermées dans les cartons. J'ai trouvé son jeu juste et poignant. Afra Vald'Or offre une Romy très épanouie, sûre d'elle, il ne peut être autrement que ce qu'elle a décidé, elle vient réclamer son dû, c'est tragiquement simple. Frank lui refuse sa promesse ? Elle élimine froidement les obstacles : la femme et le fils. Elle décide pour lui. Afra Val d'Or joue avec souplesse et sensualité. Sébastien Accart est un Andi très jeune, éclatant de blondeur, qui passe de l'adolescent qui jette des pierres à l'homme qui succombe aux appâts de la femme d'avant. L'acteur apporte la touche de lumière au noir dessein de son amante cruelle. Félicité Chaton, dans le rôle de Tina, est terne : elle débite son texte d'un ton monocorde que ne parvient pas à faire oublier sa petite robe charmante.
Mon voisin de droite a dormi pendant toute la pièce, une heure vingt-cinq de sieste. Je pense qu'il a raté une bonne pièce, très bien mise en scène.
Une entrevue des comédiens....
Prochaine pièce : « Andromaque », de Jean Racine, le samedi 2 décembre 2006, à 20 heures, place J-2 