Hélas, Colette avait peut être raison lorsqu’elle écrivait qu’« il est sage de verser sur le rouage de l’amitié l’huile de la politesse délicate ». Piqué au vif par une maladresse malheureuse, j’ai bouleversé au dernier instant mon projet puisqu’en rejetant une présence amicale, il me devenait insupportable de suivre ce carnet de route d’expositions et de flâneries que je voulais offrir comme une marque d’amitié et d’estime. Changer d’ami pour ces pérégrinations m’amena à modifier mon parcours : exit les expositions, bonjour les promenades sur le pavé parisien pour faire découvrir la ville à un jeune moussaillon à quai bien malgré lui. Et voilà trois jours passés en agréable et souriante compagnie, sous un soleil inimaginable, à arpenter des rues que j’aime dans une ville merveilleuse que je chéris, parfois, plus que Lyon.
J’avais choisi un hôtel à la Bastille, sur la ligne 1 du métro, près de tout, près du cœur historique que j’aime tant.
Les valises posées, c’est le Marais et ses hôtels particuliers dont tous les noms évoquent l’histoire de France qui accueillit nos premiers pas. La Place des Vosges s’éveillait à peine sous le soleil quand nous franchîmes les arcades du Pavillon du Roi. Se déroulait devant nous le bel appareillage de briques et de pierres dont je rêve de pouvoir contempler plus souvent l’ordonnancement régulier alors même que mon goût pour la symétrie ne me laisse à voir, à Lyon, que des places aux façades disparates. Pierre blanche, brique rouge, ardoise grise, la trinité minérale se répétait dans une monotonie hypnotisante. Elle portait en elle l’apaisement dont mon âme avait besoin ce jour là. 
Nos esprits s’envolèrent quelques instants comme nous marchions sous les arcades blondes et rouges. J’imaginais cette place au XVIIe siècle, bruissant d’étoffes et envahie par les senteurs d’une ville encore bien campagnarde.
Mes visions étaient scandées par une viole de gambe, celle de Marin Marais dans la Sarabande.
Plus nous avancions dans Paris, plus je me transformais en conférencier au fil des pas, livrant, ça et là, quelques bribes d’une histoire que je chéris tant. Mon beau XVIIe siècle…

Les touristes sont une plaie. Les autres, bien sûr, pas moi. Pourquoi se planter devant une belle perspective pendant de longues minutes ? Pour gâcher le plaisir des autres sans doute… Le tourisme serait merveilleux sans les touristes, tout comme Paris serait parfaite sans ses parisiens (à l’exception de mes amis). L’Hôtel de Sully a été magnifiquement restauré et la blondeur de la pierre était d’une grande douceur sous le soleil. L’Hôtel traversé, nous débouchâmes sur le jardin et j’eus le plus grand mal à prendre un cliché sans le gâcher par des présences indésirables…Nos pérégrinations nous amenèrent, au fil des promenades, à pousser les portes de nombreuses églises non point par souci de contrition ‘encore que j’ai besoin de quelques actes pieux pour demander pardon) mais par goût de l’architecture et par dévotion. J’ai toujours vu l’église Saint Paul-Saint Louis avec sa façade sale. Elle arborait, en plus, cette fois-là, des filets hideux pour retenir les pierres rongées par la pollution.

Reconstruite par Louis XIII, j’aime l’élan de ses voûtes dans un parfait classicisme qui annonce la pureté rigide du règne de son fils. En ce vendredi matin, peu de personnes ont eu la même idée et, sauf à Notre-Dame étouffant sous les touristes sans gêne, nous ne fûmes jamais envahi par des coreligionnaires avides de clichés (mon compagnon de route et moi même suffisions amplement pour cela). Nous déambulâmes simplement entre les travées, fixant par nos appareils les sensations que nous ressentions : foi, recueillement, beauté. Mais la perfection de le technologie numérique ne rendra jamais les deux premières… La coupole est remarquable : sa contemplation vaut un élan divin, assurément.La rue Saint-Antoine s’animait tandis que nous la descendions tranquillement mais nous bifurquâmes bientôt en direction du quartier juif, le Pletzl, profondément marqué par les rafles contre les juifs lors de la dernière guerre mondiale. Je n’ai jamais pu lire les plaques apposées en souvenir des terribles rapts ni fouler les pavés qui recueillir, sans doute, tant de cris de peur sans ressentir une très profonde émotion au fond du cœur et de l’âme. Guillaume, qui passait là pour la première fois, fut touché aussi. Pourtant, aujourd’hui, la vie du quartier, notamment avant et après le shabbat, ne permet pas d’imaginer l’horreur qui s’abattit ici il y la plus près de soixante-dix ans. J’aime son agitation, ses bruits, ses interpellations en hébreux, en yiddish, cette sensation d’être ailleurs en quelques instants. Je lui montrais mes bonnes adresses de boulangers, pâtissiers et traiteurs dans lesquels j’aime déguster strudels, chawaramas, falafels, etc.
Nous entrâmes dans la boulangerie Murciano, 16 rue des Rosiers et je lui annonçais que nous y reviendrions dimanche soir pour faire provision de strudels : nous ressortîmes de l’échoppe blanche et bleue avec une brioche au fromage blanc que l’heure du déjeuner maintenant proche nous encouragea à dévorer avec gourmandise. La photo vient de Wikipedia pour illustrer la rue des Rosiers…Nous redescendîmes sur la rue Saint-Antoine par la rue des Ecouffes et poursuivirent en direction de l’Hôtel de Ville. Nous laissâmes à main droite le Marais envahi par des hordes caquetantes de pintades snob du vendredi soir au dimanche soir pour visiter l’église Saint Gervais-Saint Protais avec sa belle façade classique du début du XVIIe siècle.


Puis ce fut l’Hôtel de Ville et sa myriade de statues d’anciens maires, l’ancienne place de Grève et bientôt nous fûmes en vue de l’église Saint Germain l’Auxerrois, la paroisse des rois de France et des artistes. Je tenais à montrer le banc d’œuvre réalisé entre 1682 et 1684 sans doute sur le dessein de Le Brun et offert par Louis XIV à la paroisse.Je vis le Dauphin, futur Louis XVII, agenouillé dans le chœur pour sa première communion alors que la famille royale était gardée au Louvre depuis la nuit du 6 octobre 1789 par les révolutionnaires… J’ai oublié de te signaler ce détail, Guillaume, excuse moi…
La colonnade du Louvre édifiée par Perrault nous aveugla en sortant : nous passions de la pénombre de l’église à la clarté éblouissante de ce symbole du classicisme triomphant. La visite des expositions en cours au Louvre ne faisant plus partie du programme, nous longeâmes le flanc gauche du palais pour pénétrer ensuite dans la Cour Carrée avant de gagner la Pyramide hideuse de Peï. J’expliquais alors la conception du Palais du Louvre au fil des règnes successifs et tentais de faire comprendre les Tuileries absentes depuis la démolition des ruines par la IIIe République. Maudite semaine sanglante de 1871…

La découverte du Centre Beaubourg se limita à la contemplation des façades très discutée par mon touriste attitré étonné que tous les réseaux de fluides et d’aération aient été placés à l’extérieur du bâtiment. La Fontaine des Innocents, dressée sur l’ancien charnier éponyme nous regardait passer alors que nous nous dirigions vers l’immonde Forum de Halles dont les façades défraîchies et les terrasses désertes font regretter les halles de Baltard criantes et odorantes comme un ventre flatulent, ce ventre de Paris si regretté. J’avais pour mission de prier pour mon ami cadurcien Philippe la Vierge Marie dont une statue orne le chœur de l’église Saint-Eustache. Puis-je avouer, ici, que je n’aime pas cet édifice ? Quelque glorieuse que soit son histoire, Saint-Eustache me semble aussi ventrue que triste, abandonnée au milieu de nulle part. Enfin, c’était mon avis avant que je m’attarde quelques instants sur l’élan de ses voûtes gothiques finalement superbes.Nous avions rendez-vous avec mon ami Nat au rond point des Champs-Élysées à 16 h. Nous passâmes par Palais-Royal dont les arcades abritèrent, au XVIIIe siècle non seulement les jeunes révolutionnaires mais aussi beaucoup de prostituées puis nous rejoignîmes la place Vendôme et la place de la Madeleine où je fis découvrir Fauchon tout de fuchsia revêtu. Et la rue du faubourg Saint-Honoré accueillit ensuite nos déambulations dans le quartier des ambassades prestigieuses et du Palais de l’Élysée : un petit crochet par la Grille du Coq et nous voilà en vue de la célèbre avenue et de la rue de la Boétie. Dans un bar tranquille, nous pûmes savourer l’amitié retrouvée d’une Nathalie souriante et radieuse pendant plus de deux heures… A suivre










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