II. La romance de Ténbreuse
A la fin du vingt-et-unième siècle, la Terre lance des expéditions pour coloniser des planètes extra-solaires. Un astronef, pris dans un orage gravitationnel, s'écrase sur une planète inconnue. Les membres d'équipage et les colons vont tenter de s'adapter à ce nouveau monde et survivre. Ils décident de réparer les avaries en utilisant les matériaux locaux mais bientôt, devant la faiblesse des ressources minières et sous l'influence de vents chargés de pollens mystérieux, une grande partie des survivants va préférer abandonner la civilisation industrielle et fonder une nouvelle société adaptée à l'étrange environnement d'une planète froide et inhospitalière. La Terre perdra le contact pendant deux mille ans avant d'envoyer une nouvelle mission qui sera confrontée à l'incompréhension de ténébrans sous l'influence du laran. En effet, les pollens ont révélé les pouvoirs psychiques et télékinésiques en latence chez les terriens. Le laran prend peu à peu le pouvoir, canalisé par les cristaux des "matrices" et l'anarchie auquel il a conduit obligent "les Comyn", familles régnantes de la multitude de royaumes créés au fil des siècles, à le réserver à un usage pacifique. L'hybridation des humains avec les chieri, la race autochtone, grâce à une sélection génétique stricte, a contribué à renforcer la singularité des ténébrans d'adoption. Les retrouvailles avec l'empire terrien donneront lieu à une guerre impitoyable qui conduira les terriens à abandonner Ténébreuse.
Marion Zimmer Bradley s'est attelée à la rédaction du cycle de la romance de Ténébreuse ("Darkover" en anglais) à partir de 1958 et, en une vingtaine de volumes, a donné naissance à une oeuvre de science-fiction écologique mâtinée d'héroïc fantasy. Cette "biographie d'une planète", selon l'écrivain américain Téhodore Sturgeon, n'échappe pas aux défauts du genre (répétitions et écriture de qualité inégale) mais l'auteur s'est attachée à vérifier les détails scientifiques avancés et le soin avec lequel elle construit le monde de Ténébreuse est très impressionnant. Elle a créé un univers de fiction dans lequel ses admirateurs se sont engouffrés pour l'étoffer : beaucoup de femmes ont participé, avant le décès de Marion Zimmer Bradley en 1999, à la création d'un cycle "de plus en plus tentaculaire et diffus", notamment au travers des Chroniques de Ténébreuse, à laquelle elle participera personnellement. A la suite d'un litige avec l'auteur d'une histoire, elle interdit en 1992 l'écriture de nouvelles oeuvres. Point de détail : l'auteur a pris le parti de peupler le vaisseau originel d'écossais, aux cheveux roux et aux yeux verts : les romans sont constellés de noms des Higlands : MacLeod, Aillard, MacAran...
Je voudrais citer un extrait de "Critique de la science-fiction" de Jacques Goimard (éditions Pocket 2002) à propos des mondes fictionnels :
"La science-fiction produit non seulement des récits mais des mondes fictionnels où se passent les récits. Quand un monde fictionnel a du succès, il crée dans le public un horizon d'attente qu'il est tentant de satisfaire : même l'auteur y trouve son compte, puisqu'il est dispensé de créer un nouveau monde à chaque récit ; en échange, il loge dansl'univers de base un grand nombre de spécifications supplémentaires qui allongent la partie descriptive du récit mais facilitent l'identification du lecteur.
Un lecteur qui s'identifie joue le rôle d'un ou de plusieurs personnages de la pièce, il participe au spectacle vivant, il infléchit les fantasmes au travail dans le récit pour les rapprocher de sa fantasmique personnelle et à la limite, il lui prend envie de vivre dans cet univers et d'écrire un épisode dont il sera secrètement le héros. L'auteur-créateur n'est pas nécessairement hostile à ce projet : Marion Zimmer Bradley, pour Ténébreuse, et Michael Moorcock pour Jerry Cornelius, ont accepté de partager leurs mondes avec d'autres écrivains qui sont leurs fans ou leurs amis (ou les deux). Cesmondes sont dits ouverts (surtout à la littérature fanieque), par opposition aux mondes fermés qui leurs auteurs protègent contre le plagiat avec tout l'arsenal jurdique en place."
Cette identification possible à un héros de l'histoire est facilitée par la mise en place, une fois pour toute, des grandes lignes du décor qui ne verra que quelques aménagements tout au long de l'histoire : le lecteur se concentre sur les personnages pour finir, souvent, par en choisir un. J'apprécie cette faculté offerte dans Ténébreuse et dans un grand nombre de feuilletons de science-fiction que j'ai lus. Marion Zimmer Bradley, avec une certaine adresse, a laissé son monde suffisament ouvert pour que l'on puisse l'enrichir de ses propres fantasmes. J'ai le souvenir d'une scène d'amour entre plusieurs personnages, dans l'un des volumes, dont l'érotisme m'avait travaillé l'esprit pendant de longues soirées... Malheureusement, le revers de la médaille peut être bien terne et les récits additionnels sont, parfois, extrêmement indigestes : la greffe ne prend pas. Le lecteur se lasse, se sentant chassé du monde à qui ses rêves avaient donné corps. C'est ainsi que la qualité des Chroniques de Ténébreuse est fluctuante...
Marion Zimmer Bradley est aussi l'auteur du cycle des "Dames du Lac", inspiré de la légende arthurienne et d'Avalon.
Avis de lecture : il faut lire tous les volumes de la Romance de Ténébreuse et, éventuellement, piocher quelques chroniques. J'ai longtemps rêvé de rencontrer une femme rousse aux yeux verts, espérant secrètement qu'elle m'ouvrirait les portes du monde ténébran. Je me suis fait une raison.
A suivre : Philip-José Farmer

