8 heures 12, je suis dans l’ascenseur qui m’emporte au 4e étage de l’école. Trois étudiantes discutent du prochain cours, le mien… 8 heures 15, j’entre dans la salle. Quelques élèves sont déjà là, je pose mes affaires, branche le portable et laisse tout en plan pour tenter de trouver de quoi déjeuner, faute de temps ce matin pour me sustenter. Nada, rien à mettre sous la dent. Je vais chercher la feuille de présence et le préposé me tend aussi quelques formulaires nécessaires pour demander des photocopies : mince, j’avais oublié qu’il était compliqué d’appuyer sur la touche verte d’un photocopieur… Au moins 6 jours de délais sont nécessaires pour obtenir la copie ! Ça tombe bien, je n’ai besoin de rien. 8 heures 29, je lâche le journal de la veille qui traînait dans un coin, j’ai failli être en retard.
Tagada, tagada, voilà les Daltons (y’en a qui ramènent toujours leur fraise…)
Tout le monde est arrivé dans la petite salle, mon manteau gêne une élève. Je mens dans un sourire en présentant mes excuses pour la place de mon manteau (elle ne pouvait pas se poser ailleurs, franchement ?) : je vais devoir le supporter dans mon dos pendant quatre heures. Quelques mots pour me présenter (prénom, nom, qualité, diplôme) et deux consignes, pour bien cadrer la classe : aucun retard toléré, le cours commence à 8 heures trente, quel que soit le nombre de présents, tant pis pour les autres — han cette autorité, quelle jouissance… — et annonce de la perte d’un point à l’épreuve écrite en cas nombreuses fautes dans la copie. Quelle joie de lire la stupéfaction sur les visages juvéniles (sauf un) devant moi — han cette autorité, quelle jouissance… Je fais l’appel : trois garçons pour une quinzaine de filles. L’âge moyen ? La vingtaine, sauf une, sans doute la quarantaine. Une génération nous sépare : où sont les Philippe, Catherine, Isabelle, Anne-Marie, Olivier, Nicolas de mon enfance ? J’écorche quelques noms, je présente mes excuses et j’embraye sur mon introduction.
Assis derrière le bureau (on m’avait conseillé d’être debout mais l’exiguïté de la salle m’a fait renoncer à être péripatéticien de bon matin), j’introduis mon cours. Tiens, ils ne savent même pas ce que je vais leur enseigner. Aucun n’a eu la curiosité de se renseigner auparavant. Les pauvres n’ont sans doute pas eu le temps dans le cadre de leurs études en alternance, trois jours de boulot en entreprise, deux jours de glandouillage à l’école… Enfin, j’annonce la couleur et quelques rictus apparaissent quand ils comprennent que la première partie est très très juridique. Youpi, ils n’ont jamais étudié de droit de leur vie et n’aiment déjà pas cela. Ils n’ont donc pas compris que leur futur métier se fonde sur le droit ? Et hop, je rends hommage à Guignol, qui vient d’avoir 200 ans, simplement pour savourer leur incrédulité : je lis (sans accent lyonnais) la tirade de Canezou, propriétaire de l’appartement de Guignol dans la pièce de Laurent Mourguet, son créateur, intitulée « le déménagement » pour leur fait toucher du doigt l’intemporalité du la guerre entre les méchants propriétaires évidemment avares et les gentils locataires forcément impécunieux ? Déja, vers 1820, les lamentations faisaient rire… Z’en voulez-t-y un bout vous’autes ?
Canezou, seul. — Qu’on est malheureux d’être propriétaire aujourd’hui ! J’ai été obligé de faire à mes maisons des réparations considérables. On a tellement abaissé le sol de la rue qu’il m’a fallu y ajouter trois étages… par dessous… Avec cela, personne ne paie… La Saint-Jean est passée, la Noël est venue, et point d’argent. .. Il faudra que je fasse un exemple et que je fasse vendre le mobilier d’un des récalcitrants. J’ai surtout ce Guignol qui me doit neuf termes et qui ne répond à mes réclamations que par des balivernes… Il faut que je l’intimide, que j’obtienne de lui un acompte, ou que je l’expulse… Allons, finissons-en… Mais mes rhumatismes ne me permettent pas de monter jusqu’à son neuvième étage, et je n’ai pas envie d’entrer chez lui; je ne sais pas comment il me recevrait… je m’en vais l’appeler-. • Monsieur Guignol, Monsieur Guignol, Monsieur Guignol !
Guignol, de l’ intérieur. — Je n’y suis pas.
Canezou. — Comment! vous n’y êtes pas, et vous me répondez !
Guignol, de même. — Je ne peux pas sortir ; je mets une pièce à mon pantalon qui est déchiré au coude.
Canezou. — J’ai à vous parler, voulez-vous descendre?
Guignol, à la fenêtre. — Si je veux des cendres?… J’en ai pas besoin, j’en ai plein mon poêle.
Canezou. — Le drôle ne viendra pas tant qu’il saura qu’il a affaire à moi. Il faut que je déguise ma voix et que je lui fasse croire que le facteur lui apporte une lettre.
Guignol, de l’ intérieur. — Qu’est-ce que c’est ?
Canezou, contrefaisant sa voix. — C’est le facteur, je vous apporte une lettre, chargée ; il y a de l’argent dedans.
Guignol. — De l’argent, je dégringole ! Ah! nom d’un rat! le propriétaire!… je suis
pincé !.., {A Canezou) : On n’a pas besoin de vous, mon brave homme! on a ramoné les cheminées il y a huit jours.
Canezou. — Sapristi, je ne suis pas le ramoneur, je suis votre propriétaire, je viens…
Guignol. — Ah ! c’est vous, M’sieu Canezou, je ne vous remettais pas, je vous demande pardon; comment ça va-t-il?
Canezou. — Ça ne va pas mal ! Je viens savoir. Monsieur Guignol…
Guignol. — Ah ! il a fait un bien grand vent l’autre jour. Je me suis laissé dire qu’il y avait un homme auquel le vent avait emporté son chapeau, ses bas, et tous les boutons de son pantalon ; ça le gênait pour marcher. Ça ne serait pas vous, par hasard?
Canezou. — il est vrai que le vent a été très fort… mais il ne s’agit, pas de cela… Je viens savoir quand nous en finirons pour notre compte.
Guignol. — Notre compte !.. Oh! si vous me devez quelque petite chose, ne vous gênez pas ; je ne suis pas pressé !
Canezou. — Mais je le suis, moi ! . . C’est de mon loyer que je veux parler.
Guignol. — Vous voulez payer votre loyer?.. Ah! vous avez bien raison… faut jamais rien devoir.
Canezou. — Monsieur Guignol, ces plaisanteries-là ne sont pas de bon goût!… Vous me devez neuf termes. {Il s’avance vers lui.)
Guignol. — Ah ! nom d’un rat ! ne parlez pas de si près… Il manque des dominos à votre jeu, et, quand vous êtes en colère, vous m’envoyez des postillons… comme un feu d’artifice… C’est pas amusant !
Canezou. — Le drôle m’insulte ; mais il faut me contenir… Voulez- vous me payer oui, ou non?
Guignol. — Oui.
Canezou. — Ah !
Guignol. — Oui, je veux bien vous payer, mais je n’ai pas d’argent.
Canezou. — Vous n’avez pas d’argent? Je vous en ferai bien trouver.
Guignol. — Vous me rendrez service, par exemple.
Canezou. — Vous avez un mobilier ?
Guignol. — Oui, oui, un mobilier de luxe. On m’en donnerait bien trente sous au Mont-de-Piété?
Canezou. — Vous avez une commode?
Guignol. — Je ne l’ai plus ; elle m’était devenue incommode… les logements sont si petits aujourd’hui.
Canezou. — Et votre miroir antique?
Guignol. — Je l’ai vendu cet été pour boire à la glace !
Canezou. — Vous aviez une table en noyer?
Guignol. — Oui, mais un jour on a mis la marmite dessus… La marmite fuyait, ça a fait un trou; la table s’est toute démolie.
Canezou. — Vous me faites des contes à dormir debout.
Guignol. — Vous avez bien raison… Allons nous coucher!
Canezou. — Voyons, Monsieur Guignol, je veux être bon avec vous… Voulez-vous gagner vingt francs?
Guignol. — Pour ça, je veux bien… Que faut-il faire ?
Canezou. — .Je vais vous expliquer… Vous me devez trois cent vingt francs pour neuf termes… Eh bien! je vous laisse quitte à trois cents francs… payez les moi; c’est vingt francs que vous gagnez.
Guignol. — Ah ! c’est donc ça ! vous êtes un vieux malin, vous !.. Eh bien ! je veux bien; mais voilà comment nous allons nous arranger… Vous allez me donner les vingt francs en argent, et moi je vous donnerai mon billet pour les trois cent vingt… Vous aurez la signature Guignol.
Canezou. — Vous vous moquez de moi… Eh bien ! je vous ferai changer de ton… je vais vous faire un commandement.
Guignol. — Les commandements ! ah ! je connais ça ; on me les a appris quand j’étais petit : Tes père et mère…
Canezou. — Eh bien ! il y en a un que vous avez oublié : Ton propriétaire tu payerais
à Noël et à la Saint Jean.
Guignol. — Ah! c’est pas comme cela qu’on me l’a appris : ton vilain propriétaire…
Canezou, l’interrompant. — Le drôle a réponse à tout… Voyons, je veux en terminer… .Je vous donne quittance; mais à une condition… une seule… Videz les lieux.
Guignol. — Ah ! par exemple, ce n’est pas mon état ; je ne travaille pas sur cette matière.
Canezou. — Eh bien ! je les ferai vider par l’huissier.
Guignol. — Allez les chercher, vos huissiers ! Il faudra bien toujours qu’ils se bouchent le nez en saisissant cela.
{Canezou sort furieux. Le déménagement, à la cloche de bois, a lieu au clair de lune. Guignol, Madelon et Gnafron passent sur la scène en emportant les objets du ménage, et en échangeant des lazzis sur les objets déménagés, dont une seringue, une poêle percée, etc. .}
Je vous épargne Chantal Goya ? Non, ne me remerciez pas, quand je peux faire plaisir… Allez, un petit interlude musical pour détendre le lecteur…
Rassurez-vous, je n’ai lu que la première tirade. Franchement, je crois que j’ai fait un four : j’avais une bande d’ignares en face de moi qui n’a même pas salué la recherche historique. Je suis sûr qu’ils vont maintenant m’appeler Guignol… J’m’en moque, je vais chercher un truc encore plus nul la prochaine fois. Si en plus la vie doit être triste ! Revenons à nos moutons (expression qui prendra tout son sens au bout de la troisième heure de cours).
« Le bail ou le louage est un contrat par lequel l’une des parties s’oblige à faire jouir l’autre d’une chose pendant un certain temps, et moyennant un certain prix que celle-ci s’oblige à lui payer ( C. civ., art. 1709) ». C’est bien non, le droit ? Et me voilà plongeant dans l’abîme de leur perplexité, je les vois perdre pied au fil des articles du code que j’égrène. Je sens que mon cours va être une partie de plaisir ! Un doigt se lève pour demander si je vais donner un plan très détaillé du cours ? Et puis quoi encore, feignante, tu ne veux pas que je te donne aussi la totalité du cours, hein, pour que tu te fasses les ongles pendant quatre heures (finalement, elle fera bien autre chose à partir de la troisième heure) ? Je concède un plan sommaire du cours dès que je saurais me servir de la messagerie de l’école. Pas plus. Un moment plus tard, la même me dit que je parle trop vite (hé ho, tu n’as pas vu les soixante pages que vous devez ingurgiter aujourd’hui ? non, je blague, je ne vais pas tout dire, seulement une vingtaine). Et une autre me demande si je peux dicter mon cours, comme le fait un professeur en droit de la copropriété. Mais bien sûr, appellez moi Bernard, Bernard Pivot, pendant que vous y êtes : tiens, z’avez qu’à utiliser le langage sms que vous maîtrisez si bien pour prendre des notes. Je poursuis ma litanie juridique quand soudain, la championne du dernier rang me demande si je peux donner les sources de mon cours pour qu’elle puisse les consulter (et éviter de s’échiner à écrire ce que j’ânonne) : pourquoi pas, pendant que j’y suis,je donne tout mon cours et voilà, on se regarde dans le blanc des yeux pendant quatre heures. Je la repère, brune avec une mèche sur le visage, au dernier rang, je suis épaté par sa persévérance à ne pas noter le cours. J’ai conscience que le sujet est fastidieux et je finis pas renoncer à dicter le contenu des articles (j’avais l’impression d’être à l’école primaire) pour me contenter de donner le numéro : le site legifrance.fr n’est pas fait pour les cochons et j’avance plus vite. Soudain, je me rends compte que l’heure de la pause est arrivée : je demande, innocemment, la durée de la récré. 10 minutes ? Non, un quart d’heure. Et une voix ajoute : non, 20 minutes. Ouaip, pourquoi pas une heure aussi, on va sortir le jeu de tarot et on va se taper le carton aussi. Manque de chance, je n’aime pas les jeux de cartes. D’autorité — cette autorité, quelle jouissance… —, j’impose 15 minutes, pas une de plus : à moins le quart, je ferme la porte et reprends le cours. Je me rends compte qu’à ce rythme, je n’aurais jamais fini mon programme.
Pour la seconde partie, je multiplie les exemples tirés de mon expérience et je réponds aux nombreuses questions. Sur la question de l’impossibilité de louer un local pour une maison close, une élève me dit qu’un autre professeur a affirmé qu’il était possible de consentir un bail à une prostituée. Diantre, comment justifier ma position sur le fille de joie ? Je marque un silence, rassemble mes idées et finalement emporte le morceau. Soulagé, je reprends quand j’aperçois ma championne de toute à l’heure en train de tapoter sur son mobile un sms… Je lui fais remarquer qu’il serait plus profitable qu’elle prenne des notes, elle me répond qu’elle ne comprend rien. Ouais, en fait ça la gonfle grave de pisser du papier quand t’entraves rien ! Bon, elle n’a pas dit cela dans ses termes mais, curieusement, je pense que ce langage choisi sous-tendait sa réponse à ma remarque. Ayé, je la tiens ma chouchoute. Aux petits oignons je m’en vais vous la cuisiner, en la surveillant comme le lait sur le feu. A partir de combien de remarques de ma part je peux la virer, à votre avis ? Serais-je trop dur ? Non, je ne le pense pas lorsque je constate que la plupart des autres s’intéressent à ce que je dis. Elle, non. Elle semble avoir un copain de jeu, qui passera une grande partie du cours les bras croisés. Bonne chance pour l’examen final, les enfants, ma note (forcément juste puisque je suis le professeur), peut être éliminatoire !
The twilight zone - 1965
La quatrième et dernière heure entamée, tout bascule dans une autre dimension : les stylos se posent, les murmures volent d’une bouche à l’autre et les yeux commencent à bailler (si, si, ils sont tellement ouverts pour certains que j’ai l’impression qu’ils baillent). J’avoue que je fatigue aussi. Je regarde fréquemment l’heure sur le portable et je commence à sabrer dans le cours des coupes claires. Midi trente approche, qu’est-ce que je vais manger au déjeneur ? Je leur accorde trois minutes de liberté, trois minutes de grâce, . Bon week-end, bonne semaine et à vendredi prochain !
La responsable pédagogique m’avait annoncé dans un courriel : « C’est une très bonne classe, très investie et intéressée » (nota : les élèves ont au moins le BTS). Mon verdict ? Toutes mes pensées vont vers Calystee et Shakti
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