La fraîcheur de la nuit avait déjà envahi les magnolias de la place des Célestins lorsque je traversais le planche en bois grinçant (de l’ipé, je crois) pour grimper les marches du perron du théâtre. La foule commençait à se presser dans le vaste hall et j’admirais, d’un coup d’oeil toujours épaté, le lustre doré. A droite, l’escalier menant à l’orchestre, numéros impaires : place D 9. L’ouvreuse, en me tendant le programme, m’indiqua que ma place se trouvait au 4e rang. Les spectateurs commençaient à s’installer et je dûs presque enjamber les deux vieux qui occupaient les premières places de la rangée pour gagner mon fauteil : point de 4e rang mais le 3e, la rangée A a disparu… Je n’ai jamais été placé aussi prêt de la scène : avec la perspective, mon regard affleurait les planches. « Pourvu que les comédiennes portent une culotte » m’écriais-je in petto. Encore un quart d’heure avant le début de la pièce… Je commençais à lire mon livre, Deux garçons bien sous tous rapports de Willima CORLETT et soudain les lumières s’éteignirent et une voix féminine rappela l’interdiction de filmer, prendre des photos et demanda l’extinction des mobiles… Pourquoi les coups du brigadier ne retentissent plus dans les coulisses ? Leur absence est-elle liée à l’arrivée de Claudia STAVISKY, il y a douze ans, à la direction du théâtre ? Sans doute, en vertu de l’adage qui dit que l’on ne prête qu’aux riches et qu’elle est la cause de ce billet indigné.
J’avais pris le soin de lire Mort d’un commis voyageur d’Arthur MILLERavant la représentation et avait été surpris par les détails de mise en scène méticuleusement transcrits dans le texte. Pourquoi l’auteur avait-il tenu à donner ces détails si ce n’est pour que les représentations les respectent comme éléments essentiels de la pièce ? Un paragraphe dans le programme de Claudia STAVISKY avait retenu mon attention :
J’avais frissonné en la lisant et n’osais imaginer les conséquences de ces trois phrases : mes espoirs n’ont pas été déçus et je vis, au bout de la pièce, après deux heures vingt intenses que Claudia STAVISKY était allée même au-delà non pas de mes rêves mais bien de mes craintes. Pourquoi d’ailleurs continué à l’appeler ? Je crois que la qualifier d’André RIEU en jupon, de Sélection du Reader Digest à la petite semaine voire de charcutière du théâtre lui conviendrait mieux.
Pour cette création, la charcutière a pris un monument théâtral dont l’auteur a obtenu le prix Pulitzer en 1949 et la pièce, cette même année, le New York Drama Critics’ Circle Award de la meilleure pièce, six Tony Awards et le Theatre World Award selon Wikipedia, l’a avalé, digéré et finalement régurgité un texte blessé de coupes claires comme elle l’avait annoncé, amputé de tout ce qui « paraissait explicatif ou pédagogique ». Quelle honte ! Comme cette éventreuse a-t-elle osé s’arroger le droit de dire ce qui était utile et inutile dans la prose de MILLER ? Qui est-elle pour assassiner l’écriture de l’auteur de sa propre initiative ? Son impudence, son orgueil, sa vanité m’ont estomaqué. La pièce de MILLER contient beaucoup d’explications parce que l’auteur, respectant une unité de temps très ramassée, fait fonctionner l’histoire avec des flash backs qui permettent au lexteur et au spectateur de comprendre le cheminement de la vie de Willy LOMAN, petit commis-voyageur des années 50, dépassé par l’accélération de l’histoire et incapable de surmonter les mensonges et les illusions qui ont bâties sa vie de fantôche. Il n’est pas à la bonne place au bon moment parce que toute sa vie n’est qu’une accumulation de rêves et de désillusions : WIlly, c’est nous, même si nous avons du mal à l’admettre. En supprimant tout ce qui, pour elle, relevait, finalement, du superfétatoire, elle a privé le sepctateur de beaucoup de clés pour comprendre la psychologie des personnages. Elle a appauvri l’essence du texte même, si pour elle, le sujet est forcément (bien sûr, peut-il en être autrement ?) actuel.
L’exemple le plus flagant est la fin de la pièce : dans mon édition (Pavillon Poche - Robert Laffont), Linda, sa femme, appelle son époux qui s’est enfui, désespéré de la maison. Ses mots sont alors : « - WIlly… Réponds-moi… Willy… (Bruit de moteur) Non ! » et la pièce se termine par la scène intitulée Requiem, située à la sortie du cimetière, dont j’extrais quelques phrases qui éclairent encore la pièce :
« - Pourquoi personne n’est-il venu ? ( Linda )
- Il ne s’est jamais regardé en face ( Biff )
- Moi, je me suis regardé en face, tu vois… ( Biff )
- Nous sommes libres… Libres… Nous ne devons plus rien à personne… Libres… Libres… ( Linda ) - THE END
Dans sa mise en scène, la pièce se termine dans le fracas de la mort du commis voyageur, tué par un camion ( ? ). Pourquoi ? Pourquoi ne pas avoit poursuivi la pièce avec la dernière scène de l’auteur ? Pourquoi avoir supprimé ce Non ! de Linda qui a entendu le choc de la mort de son mari qu’elle a tant aimé ( et si mal compris, aveuglée par cet amour total ) ?
Madame STAVISKY, vous avez tué, une seconde fois, le commis-voyageur, vous avez trahi Arthur MILLER, en forçant le spectateur à passer sous les fourches caudines de votre petite personne insignifiante à l’aune du talent du grand MILLER ! Honte à vous ! Hélas, ce n’est pas votre coup d’essai, ni votre coup de maître. N’est-il point tant de partir des Célestins ? Douze ans, ça fait un bail, non ? Et demain, ce sera quoi ? HAMLET en quinze minutes, Cyranon en vingt minutes ? Ouf, vous ne mettez en scène aucune autre pièce cette saison…
Et les comédiens, dans tout ça, me direz-vous ?
François MARTHOURET est Willy LOMAN et il est bon dans ce rôle, tour à tour admiratif des rêves de ses fils et rempli de colère lorsqu’ils les abandonnent parce qu’il ne parvient pas à comprendre qu’ils sont comme lui. Son jeu est fin et enthousiaste, il donne vie à un type perdu, vie et passion mais aussi folie.
Hélène ALEXANDRIDIS est Linda LOMAN mais elle ne m’a pas convaincu, surjouant et passant, à mon avis, à côté du rôle de femme amoureuse désespéremment d’un homme qui finit par rejeter tout le monde et même lui.
Alexandre ZAMBEAUX est Biff LOMAN, un enfant qui n’a pas vraiement grandi et qui se perd, comme son père, dans des rêves mais ne trouve pas sa vie. Il n’est pas mauvais mais ses colères manquent de chaleur.
Matthieu SAMPEUR est Happy LOMAN, un bonimenteur comme son père, un menteur comme son père et dans ce rôle, il donne au personnage le détachement qui convient à un type qui vit dans son monde et s’étonne que la réalité puisse être si décalée.
Quant aux autres comédiens, je n’ai rien retenu d’indispensable à raconter… Une petite mention pour Valérie MARINESE dans le rôle de la femme qui, grâce à la mise en scène subtile de Madame STAVISKY nous donne à voir inutilement, par son déshabillé de satin rouge entrouvert, son origine du monde…
Il ne me reste plus qu’à replonger dans le livre pour retrouver la vraie pièce d’Arthur MILLER et non son ersatz presque insipide que nous inflige la directrice des Célestins de Lyon.
Prochaine pièce : à bas bruit…
RAPPEL

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